L'histoire de la petite filature du Roule 1823-1878
             Curieusement, les anciens n'ont jamais entendu parler de filature au village. Ils ne conservent que le souvenir de la boissellerie. Le premier et unique témoignage vivant de ce passé oublié date de janvier 2002. Née en 1910 au Roule, Louise Bléas se souvient que ses grand-parents maternels avaient travaillé à la filature du Roule.
            La mécanisation des filatures avait été rejetée par les habitants du village dans leur cahier de doléances en 1789. Trente quatre ans plus tard, le 21 janvier 1823, Jean-Baptiste Decaen, qui possède une filature à Fleury la Forêt, demande l'autorisation de créer une chute d'eau au Roule afin d'établir une usine. Suite à l'affichage du projet en mairie, la réaction ne tarde pas. Le 5 février, le sieur Boivin, huissier à Lyons, agissant au nom du marquis de Frémont, s'oppose à toute chute d'eau au Roule. Le marquis, maire de Rosay, possède en amont prairies et bois. Le 6, Fulgence Catelin, qui possède un terrain sur l'autre berge, déclare également son refus à la mairie. Jean-Baptiste Decaen devra patienter trois ans.
            Cette autorisation, il l'obtiendra par une ordonnance du Roi Charles X, le 21 décembre 1825. Celle-ci parvient enfin au préfet de l'Eure le 28 février 1826. J-B Decaen dispose alors d'un délai de 18 mois pour réaliser les travaux. Le certificat de conformité de la chute est délivré en octobre 1826. La filature ouvre ses portes en 1827.
            
plan accompagnant la demande en 1823
(archives départementales d’Evreux)
En rouge, l’usine à usage de filature de coton
Sur l’autre rive avant la dérivation, la propriété de Fulgence Catelin
A droite du pont, la maison de la Veuve Libois
En amont et à droite, les prairies et le bois du Marquis de Rosay



            


Sur le rapport de notre Ministre Secrétaire d’Etat au Département de l’Intérieur ;

Vu la demande du Sieur Decaen afin d’être autorisé à construire une usine à usage de filature, commune de Rosay, département de l’Eure ;

L e certificat de publication délivré par le Maire ;

Les objections de plusieurs riverains ;

Les rapports des ingénieurs et plan joint ;

Le procès-verbal du 27 Mai 1825, faisant connaître les résultats d’un barrage;

L’arrêté du Préfet en date du 28 Juin 1825 ;

Les avis du Conseil des Ponts et Chaussées des 8 Juin 1824 et 23 Juillet 1825 ;

Notre Conseil d’Etat entérine

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Article 1

Le sieur Decaen est autorisé à ouvrir sur sa propriété traversée par la rivière de Lieure, commune de Rosay, département de l’Eure, un canal de dérivation des eaux  de cette rivière afin de mettre en jeu une usine propre à la filature de coton qu’il désire construire sur son terrain.

L’ordonnance comporte 8 articles assortis de contrainte parmi lesquelles 3 vannes d’un mètre de largeur chacune, une chute de un mètre quatre vingt deux centimètres ; etc ….

Le registre du conseil municipal contient la copie de l’ordonnance royale.

(archives départementales Evreux)


             Dans sa notice sur Rosay, Duchemin rapporte une déclaration du 10 septembre 1834 attestant que l'établissement du Roule compte 2000 broches. C'est une petite filature qui emploie de 70 à 80 ouvriers, répartis en proportions à peu près égales entre hommes, femmes et enfants. La journée de travail est de douze heures. L'entreprise prospère, la famille demeure au 44 rue du Renard à Rouen. Victorine, la fille de l'industriel a épousé un maître-filateur, Jean Charles Manneville. Celui-ci décède le 22 juillet 1842, sa veuve lui succède à la direction de la filature.En 1849 avec 171F, Jean Baptiste Decaen figure dans la liste des propriétaires les plus imposés de Rosay, s'octroyant ainsi le privilège d'assister aux réunions du Conseil Municipal.
            La crise sévit en France depuis déjà un an lorsque, le 28 juin 1847, le conseil municipal de Rosay émet le vœux de créer un Atelier de Charité pour cause de cessation d'activité dans un grand nombre d'usines, sans évoquer la situation au Roule. Au printemps troublé de 1848, les ouvriers des filatures de l'Andelle obtiennent des augmentations grâce aux accords Deschamps signés à Rouen en mars. Le salaire à la journée de 11 heures passe de 1F à 1,25F. Les industriels rechignent puis tentent de se rétracter. En mai, ils ferment leurs filatures. A Fleury, Pouyer-Quertier n'affirme-t-il pas qu'un ouvrier peut vivre avec 1F ! Durant un mois, les rassemblements imposants se succèdent en vallée. Six cents hommes de troupe ramèneront l'ordre en juin.
             Le calme revenu, la famille investit au Roule. Un arrêté du 22 novembre 1848 autorise la veuve Manneville, à relever de 20cm la chute d'eau. Jean-Baptiste Doublevent, demeurant à Heudicourt et propriétaire au Roule s'était opposé en mairie au projet ainsi qu'un couvreur en paille, Alexandre Jiquel. En mars 1851, Madame Manneville acquiert au prix de 125F un terrain au Roule, près du pont qui donne accès à son usine. Le contrat de vente stipule que l'acquéreur devra laisser un passage de quatre mètre aux habitants pour se rendre au lavoir en projet. Le gérant de la filature se nomme Pierre Grenier et demeure au Roule.
            Le petit-fils de J-B Decaen, Jean Charles Manneville, hérite de la filature en 1857. Ses revenus sont de 1370F tandis que le château déclare 870F. Le Second Empire et le libéralisme économique génère la prospérité pour certaines classes, hélas de courte durée pour les filateurs.
            Dans son " Rapport sur les progrès de l'agriculture et de l'industrie dans l'arrondissement des Andelys - 1861 ", Louis ¨Passy cite en exemple la filature de Rosay:
            "Mais obligés depuis quinze ans de lutter contre les dangers des révolutions politiques et des crises économiques, on conçoit qu'ils aient attendu dans une immobilité funeste une heure de confiance qui ne devait pas arriver. Quelques uns, au contraire, hardis par l'esprit, puissants par les capitaux, ont choisi notre arrondissement pour le terrain de leurs expériences: à Vascoeuil, à charleval, à Fleury sur Andelle, à Rosay, à Pont Saint Pierre les mull-jenny, les renvideurs soutiennent l'honneur industriel du Vexin"
             Rosay comptabilise 2300 broches en 1861.
             En 1860, les accords commerciaux de libre-échange avec l'Angleterre entraînent immédiatement une grave crise cotonnière. Charpillon, dans son ouvrage " Gisors et son canton -1868 ", note que la production est divisée par trois et le nombre d'employés réduit de moitié entre 1860 et 1867. Les salaires stagnent alors que dans le même temps les ouvriers agricoles voient leurs revenus augmenter d'un tiers ! La guerre de 1870 aura raison cette petite filature. L'usine est mise en vente en 1874, avec un atout d'importance: la nouvelle ligne de chemin de fer Gisors-Pont de l'Arche et une sation à Ménesqueville. L'annonce ci-dessous parait deux semaines consécutives.




Annonce parue dans le "Journal le Vexin"
les dimanches 21&28 juin 1874

             L'usine et les dépendances sont vendues 14 000 F le 24 mars 1877, en l'étude de Maitre Layer notaire à Rouen. L'acheteur est Charles Emile GILLES, boisselier demeurant à Rouen. On peut lire dans l'acte de vente: " Un établissement à usage de filature pouvant être mis facilement à tout autre usage mu par une chute d'eau de la force de douze chevaux.....Cette propriété d'une contenance de quatre vingt seize ares est traversée par deux rivières. Elle se compose d'un grand bâtiment divisé en deux parties, l'une à usage de filature, l'autre servant d'habitation et des diverses autres construction consistant en batteur, dévidoir, magasin, écurie et cellier, roue avec son hydraulique. Le tout entouré de cour et jardin."




La petite filature de Ménequeville exploitée par Monsieur MOUQUET
résistera jusqu'au début du XXème siècle






La boissellerie Gilles & Halipré 1877-1932
             
              La boisselerie Gilles Fils, demeurant à Rouen, est déjà installée à Rosay en mars1866 comme en témoigne la demande en préfecture de l'achat d'une turbine à vapeur. Ce courrier est rédigé par le probable directeur de l'établissement, Tranquille Fromont. Il s'agit d'une petite chaudière et d'une machine à vapeur ancienne que son établissement se propose d'acquérir. "Elle alimentera de vapeur une petite machine verticale d'une force nominale d'un demi-chevalet elle porte un timbre de 2 atmosphères 1/2 et devra être rééprouvée avant sa mise en place pour fonctionner sous une pression de 2 kilogrammes, 583 millièmes par centimètre carré. Votre très humble et obéissant serviteur, pour Tranquille Fromont, Gilles Fils"              

             Le père, Charles Emile Gilles, coffretier et malletier, domicilié lui aussi à Rouen procède à la démolition de l'usine. Mais c'est son fils Emile André qui installe dans les lieux sa scierie-boissellerie, connue de tous les anciens du village. On y produit brouettes, fléau, joug, chaufferette et quantité de petits objets de la vie quotidienne. En 1895, l'entreprise adhère au syndicat de l'Andelle. La chute est déclarée à 2,20m et sa force à 11,4 chevaux. On note aussi l'adhésion de la " petite filature de Ménesqueville", exploitée par Mr Mouquet. L'exploitation de l'énergie sur les rivières de l'Andelle , La Lieure et le Fouillebroc est à saturation depuis milieu du XIXème siècleet le maraichage sur les rives de la Lieure ne fait qu'accentuer les conflits entre les utilisateurs. Les usiniers protestent contre l'abus d'irrigation qui ne devraient avoir lieu que le samedi de chaque semaine. Ces abus entrainent un notable ralentissement des roues de leurs usines. ".. par une pétition sans date divers usiniers de Lieure et Fouillebroc réclament contre le paiement des taxes auxquelles ils sont imposés par la commission syndicale de l'Andelle pour le paiement des gardes rivières qu'ils déclarent leur être complètement inutiles..". Le puissant et influant Pouyer Quertier en a été le président.






             En 1901, Mr Laval, directeur de la scierie-boissellerie Gilles-halipr2, demande à la mairie une autorisation de détournement des eaux. Il souhaite procéder au remplacement de la roue à palettes par une turbine.



 
La boissellerie du Roule
à droite trois frères Picard.
En veste noire à gauche,
Mr Parravez, maire de Rosay en 1922.
 

La boissellerie des Etablissements Gilles-Halipré vers 1905-1910.

Sur ce cliché est présent la totalité du personnel. Les chaufferettes, production principale.
debouts de gauche à droite:
Léon PARRAVEZ, maire de Rosay en 1922, Roger PICARD, Albert PICARD fils, Albert FORTIER,
Albert Sénateur Picard , Ernest Saquet dont l'épouse tient le café du Roule et Mr LAVAL le contre-maître
assis: est-ce un autre Picard ou un ami de la famille?


Albert Sénateur Picard,  né en 1864, était entré en 1878 à l'âge de 14 ans à la boissellerie comme en témoigne un certificat de travail établi en 1900.
Albert avait un hobbie particulier: la fabrication de baromètre à mercure dont l'un de ses petits-fils Guy Picard possède un exemplaire aujourd'hui en 2004.





L'image de la réussite sociale pour Ernest Saquet qui pose devant sa voiture.
Flora, son épouse qui tenait le café du Roule. La propriété n'a que peu changé

Ils le revendront vers 1930 à la famille Gallard pour acheter un café-épicerie à Rouen
Cliché noir et blanc, colorisé artisanalement à l’époque, vers 1925



L'usine ISODIO    1934-1980


             Les locaux sont rachetés en 1934 par Mr Savary qui crée, quelques années plus tard, la société Isodio spécialisée en moulage bakélite et acétate de cellulose. La société mère est domiciliée à Neuilly. Elle est fournisseur agrée des ministères des armées, des PPT et des chemins de fer. "L'usine hydrauélectrique" emploie environ 60 personnes et confie aussi des travaux à domicile comme l'ébavurage de pièces. A la fermeture de l'entreprise en 1980, la timide page industrielle de Rosay se tourne.



Fabrication des moules sur une fraiseuse




agrandir le plan
L'usine en 1941. Le plan avait été demandé par la mairie
 

La filature Levavasseur style néogothique à Douville

           
           Rapport de Louis Passy sur les Progrès de l'Agriculture et de l'Industrie dans l'arrondissement des andelys - 1861


           " C'est en 1792 qu'à Fontaine Guérard, une société de négociant de Rouen fit construire une machine à carder et à filer le coton.... Sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, de 1820 à 1845, l'industrie prit le plus vis essor. "Voyez, s'écriait en 1845, au concours de Lyons, M. Antoine Passy, voyez s'élever sous vos yeux et avec rapidité ces grandes constructions, remplies d'une population active! Le beau spectacle qu'offrent la vallée d'Andelle et les vallons qui l'entourent n'est-il pas digne de fixer notre attention? Depuis quinze ans le nombre des usines n'a-t-il pas doublé?" Et, effet, l'industrie de la laine et surtout l'industrie du coton, chassant devant elles les moulins à blé dont les roues battaientdepuis un temps immémorial les eaux de l'Andelle, se disputaient déjà avec une noble ardeur toutes les chutes que le cours impétueux de cette féconde rivière accumule à chaque pas" .....

......."A Pont-Saint-Pierre même, à quelques pas des fonderies de Romilly, s'achève un monument tel que l'Europe n'en connait pas de semblable, une filature qui comprend aujourd'hui quarante mille broches en métiers nouveaux, et qui peut et doit, dans un délai très prochain, contenir jusqu'à soixante mille broches."


L'unique cliché de la filature avant son incendie de 1874



       

           Commencée en 1857, la filature de coton de Charles Levavasseur, de style néogothique est achevé en 1860
           "Le feu prend le dimanche 26 avril 1874, au matin vers 10h30, dans les combles. Quand le premier signal d'alarme fut donné, tous les ouvriers étaient absents. Les deux pompes de l'établissement furent mises en batterie mais les flammes avaient déjà gagné toute la surface de la filature.... Vers onze heure et demi, un bruit épouvantable se fit entendre. C'étaient les planchers des cinq étages qui s'abimaient avec leur métiers jusqu'au rez-de-chaussée. une gerbe de feu rejaillit aussitôt et le second bâtiment fut recouvert de charbons incandescents.
Ce sinistre privera de travail 350 ouvriers."

                                                                            Journal le Vexin du 30 avril 1874



Les troubles en vallée d'Andelle entre 1830 et 1848


A consulter
le site "Le Fil rouge" sur les troubles à Rouen en 1848

           L'ouvrier est soumis à une discipline de fer, dans des ateliers insalubres. Pleuvent les amendes pour toutes transgressions au règlement aux exigences invraisemblables.   

Extrait du règlement d'une filature de l'Essonne (1828)

Art. 7. La journée de travail se compose de treize heures ; les heures excédantes seront payées aux ouvriers dans la proportion de leur salaire et dans aucun cas, ils ne pourront refuser un excédent de travail, quand les circonstances l'exigeront, sous peine de deux francs d'amende.

Art. 8. Tout ouvrier en retard de dix minutes sera mis à une amende de vingt-cinq centimes ; s'il manque complètement, il paie une amende de la valeur du temps d'absence.

Art. 9. Une fois entré, un ouvrier ne peut sortir sans une permission écrite, sous peine d'une amende de la valeur de sa journée. (...)

Art. 11. L'ouvrier qui se présenterait ivre dans les ateliers sera conduit hors de la fabrique, et paiera trois francs d'amende. Il est expressément défendu d'aller dans le cabaret qui est en face de la grille. (...)

Art. 16. Toute ouvrière qui laverait ses main ou des effets quelconques avec le savon de la fabrique paiera trois francs d'amende ; si elle était surprise en emportant, elle sera renvoyée et sa paie confisquée.

Art. 17. Il est défendu aux ouvriers de jouer, jurer, crier, chanter, se quereller ou de se battre dans les ateliers, manger ou dormir pendant les heures de travail, d'aller en bateau, de se baigner et de courir dans la propriété, sous peine de vingt-cinq centimes à un franc d'amende, suivant la gravité du cas. (...)

Art. 22. Il est expressément défendu de sortir de l'atelier, sous quelque prétexte que ce soit, pendant les heures de travail, d'aller plus d'une fois par tiers aux lieux, et de s'y trouver plusieurs en même temps, sous peine de vingt-cinq centimes d'amende ; il y a dans chaque atelier une ouvrière chargée spécialement de remplacer celle qui désire sortir ; en conséquence, avant d'arrêter son métier, l'ouvrière soit s'assurer si la remplaçante est libre, et la mettre à sa place avant de quitter, sous peine d'un franc d'amende. (...)

Art. 24. Quiconque arrêtera son métier sans nécessité, s'habillera avant l'heure, paiera vingt-cinq centimes d'amende.

Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie - 1840 par le médecin Villermé 1782-1863

           Villermé note " dans les filatures de coton nous avons vu la toux, les inflammations pulmonaires et la terrible phtisie attaquer, emporter un grande quantité d'ouvriers employés au battage ou aux premières opérations de cardage qui respirent les poussières ou les duvets de coton". Il cite aussi le développement des scrofules et des écrouelles qui marquent les jeunes enfants par les cicatrices et les déformations hideuses. Les accidents du travail sont fréquents et souvent très graves.
           Dans les filatures, l'agilité, la souplesse, la petite taille des enfants sont utilisées par exemple pour attacher les fils brisés sous les métiers à tisser en marche, nettoyer les bobines encrassées, ramasser les fils de coton. Les enfants sont aussi chargés de surveiller les machines.

           Les conditions sont-elles meilleures en 1909? Non, si l'on en croit la dernière ligne de la carte de Roger Maillet .




CHARLEVAL: l'usine de M.Peynaud     octobre 1909
"J'aimerais mieux me mettre une corde au cou que d'aller en filature"


Les événements en vallée d'Andelle entre 1830 et 1848.
( archives départementales d'Evreux)

           Les événements ne sont évoqués ci-dessous qu'au travers des courriers des autorités.

septembre 1830

5 septembre 1830 : courrier de Gilbert Davenière, sous-préfet des Andelys adressé à Antoine Passy, préfet de l'Eure.
                         
                         Monsieur le Préfet,
           
            
Je viens de voir Monsieur Langlois, nouveau maire de la commune d'Ecouis. Il me demande la révocation et le remplacement de son adjoint. Je ne vois aucun inconvénient à lui accorder sa demande. Pour que l'administration puisse marcher, il faut qu'il y ait accord d'opinion entre ceux auxquels elle est confiée.
            Voici mon opinion sur l'affaire de Monsieur Dez. Il est tout à la fois le notaire du petit séminaire, conseiller municipal et administrateur de l'hospice. Il est bien vrai qu'il n'existe aucune incompatibilité légale entre ces différentes fonctions mais on ne peut pas se dissimuler qu'il y a une espèce d'incompatibilité morale que tout homme délicat reconnaîtra facilement.
            Une chose positive, c'est que monsieur Dez n'a été nommé administrateur de l'hospice que sous l'influence et par les intrigues de monsieur l'abbé Mellissent et contre le vœux et l'intention de l'autorité qui n'avait pas même voulu le comprendre dans le nombre des candidats présents.
            La désunion qui existe entre les habitants de la commune d'Ecouis, trouve, je crois, son aliment dans la discorde qui règne parmi les membres des diverses administrations et d'après mon opinion la révocation de monsieur Dez pour sa place d'administrateur de l'hospice, seulement, serait un bien. Si vous êtes de mon avis, veuillez me le faire savoir, je m'empresserai de vous présenter des candidats.
            Monsieur le Receveur particulier vient de me remettre les notes que je lui ai demandé sur les percepteurs de son arrondissement. Ce n'est pas là où se trouve la partie épineuse du travail que vous m'avez donné. Elle est toute entière dans les renseignements confidentiels que vous me demandez. Je serais bien aise, monsieur le préfet, que vous voulussiez bien me faire connaître votre manière de voir dans une affaire si délicate à traiter. En attendant je vais tâcher de recueillir tous les documents qui pourront servir à assurer mon jugement. Ce travail demandera nécessairement l'espace de plusieurs jours.
            Ne pouvant plus m'occuper du travail direct de l'organisation des gardes nationales de l'arrondissement d'Andely, il conviendrait, monsieur le préfet, que vous nommassiez quelqu'un pour me remplacer.
            Agréez, je vous prie, Monsieur le Préfet, la nouvelle assurance de tous les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

                                     Votre tout dévoué serviteur
                                                                Davenière

9 septembre 1830: courrier du préfet de la Seine-Inférieure au préfet de l'Eure.

                                                                                       Rouen, le 9 septembre 1830 

                         Monsieur le cher collègue,   
            
            Les troubles qui ont agité pendant une semaine le département de la Seine Inférieure tirent à leur fin. La plupart des ouvriers rentrent dans leurs ateliers. Cependant, je suis informé que plusieurs se rendent à Fleury dans votre département sur la limite de celui de la Seine Inférieure. Je vous invite mon cher collègue à porter de ce coté quelque gendarmerie. Je ne doute pas un instant qu'ils se dissiperont à la première démonstration.
            Agréez, monsieur le cher collègue, l'assurance de ma haute considération et mon sincère attachement

                                     Le préfet de la Seine Inférieure
                                                                G Breilhare ?

9 septembre 1830: courrier du sous-préfet des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure

                         Davenière, sous-préfet des Andelys,
                                     
                                     à Monsieur le Préfet du département de l'Eure

                         Monsieur le Préfet,
            
            J'ai l'honneur de vous informer que dans les journées des 6 et 7 de ce mois des attroupements d'ouvriers ont eu lieu dans la vallée d'Andelle. Ils étaient en grande partie des communes de Fleury et de Charleval.Ils se sont dissipés le 7 sans doute après avoir été informés des résultats des moyens de sévérité employés contre les mutins de Darnetal : aucune espèce de dégâts n'a été commis. Je m'en suis assuré moi-même. J'ai visité hier les communes de Pont Saint Pierre, Fleury et Charleval.
            D'après les évènements dont je viens de vous entretenir , j'ai jugé à propos, Monsieur le préfet, la prompte organisation de la garde nationale dans toutes les communes des cantons de Lyons et d'Ecouis. Ce sont les seuls points de l'arrondissement où nous avons à appréhender quelques désordres.
            Pour l'organisation générale des gardes nationales de l'arrondissement, il y a nécessité absolue de nommer quelqu'un qui puisse et veuille s'en occuper ; ce n'est pas une petite besogne et je n'ai de personne à vous proposer.
            J'ai vu Monsieur Dez, j'ai employé tous les moyens possibles pour se retirer de l'administration de l'hospice, je n'ai pu y parvenir. Il est d'accord avec nous sur l'impossibilité morale des trois ou quatre fonctions qu'il remplit et convient même qu'il est entré à l'administration des hospices par des moyens illégaux, mais il n'en persiste pas moins à ne vouloir en sortir par une révocation. Vous ferez maintenant de lui ce qu'il vous plaira.
            Monsieur Dupont est venu plusieurs fois me demander si j'avais reçu des nouvelles relatives à sa place de juge. Je vous prie d'avoir la bonté de m'en donner si toutefois il est en votre pouvoir de le faire.
            Agréez, je vous prie, Monsieur le Préfet, la nouvelle assurance de tous les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

                                       Votre très humble serviteur
                                                                Davenière

            J'apprends en ce moment que les ouvriers de l'établissement de Monsieur Bourdelle ont refusé de reprendre leurs travaux parce qu'ils n'ont pu obtenir un sou de plus par demi kilo mais il n'y a eu ni attroupements ni désordre. J'attendrai de nouvelles informations pour régler la conduite que j'aurai à tenir.

12 septembre 1830: courrier du sous-préfet des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure

                        Le sous-préfet de l'arrondissement d'Andely
                                     
                                     à Monsieur le Préfet du département de l'Eure

                         Monsieur le Préfet, 

            Les ouvriers fileurs de Fleury et Charleval n'étant pas encore rentrés dans les ateliers, et MM. les maires de ces communes , ainsi que quelques chefs d'établissement m'ayant manifesté des craintes pour la journée de demain, j'ai cru devoir , par mesures de précaution faire diriger pour ce jour-là la brigade gendarmerie d'Ecouis sur Charleval et celle d'Andely sur Fleury. Ces deux brigades sont mises à la disposition des maires de ces deux communes. Je pense que cette démonstration sera suffisante pour empêcher les rassemblements. Si contre mon attente, ils avaient lieu, je ferais porter contre eux un fort détachement de la garde nationale d'Andely mais j'ai presque la certitude que nous n'en viendrons pas là.
            J'ai fait imprimer une proclamation que j'adresse aux fileurs des divers établissements de la vallée d'Andelle. Elle sera affichée dès ce soir dans les communes de Fleury, de Charleval, de Pont Saint Pierre et autres.
            J'aurai soin, Monsieur le préfet, de vous instruire sans retard de tous les mouvements qui pourraient arriver sur le seul point de mon arrondissement qui jusqu'à présent m'ait causé quelques craintes.
            Agréez, je vous prie, Monsieur le Préfet, de tous les sentiments de haute considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

                                       Votre très dévoué serviteur
                                                                Davenière

14 septembre 1830 : courrier de Davenière, sous-préfet des Andelys au préfet de l'Eure

                        Le sous-préfet de l'arrondissement d'Andely
                                     
                                     à Monsieur le Préfet du département de l'Eure

                         Monsieur le Préfet, 

            J'ai l'honneur de vous informer que tout est parfaitement tranquille dans la vallée d'Andelle. Les ouvriers sont à peu près tous rentrés dans les ateliers. Ma proclamation et la présence de quelques brigades ont produit tout l'effet que j'en attendais et j'espère que je n'aurais plus à vous entretenir d'attroupements et de troubles sur ce point de mon arrondissement.
            Agréez, je vous prie, Monsieur le Préfet, les sentiments de profonde considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

                                       Votre tout dévoué serviteur

                                                                Davenière





mai-juin 1836


23 mai 1836
: Beaugrand lieutenant de gendarmerie des Andelys au capitaine Desderieze commandant la gendarmerie de l'Eure

            "Rapport sur une espèce de coalition des ouvriers imprimeurs des ouvriers des fabriques d'indiennes de la vallée d'Andelle."

                                                                           Les Andelys le 29 mai 1836
                         
                                      Mon capitaine,

            J'ai l'honneur de vous rendre compte que le brigadier Ozanne commandant la brigade de Fleury m'a écrit le 13 courant pour me prévenir que dans une fabrique d'indiennes, sise à Radepont tous les ouvriers au nombre de 100 venaient de quitter leur maître, qu'une partie restait au chômage dans le pays et que l'autre était partie à Rouen pour chercher à y travailler dans les fabriques. Il ajoutait que le pays était tranquille mais cependant que le mécontentement des ouvriers sans ouvrage avait causé un petit mouvement parmi les ouvriers des nombreuses fabriques de la vallée d'Andelle et que cela pouvait peut être troubler la tranquillité publique.
            Avant de transmettre le rapport du brigadier Ozanne qui laissait beaucoup à désirer, j'ai cru devoir me rendre dans ces parages, y voir messieurs les maires et fabricants afin de m'enquérir de tous les renseignements possibles et être à même d'apprécier à leur juste valeur les craintes fondées ou non de ce brigade.
             Voici les renseignements qui m'ont été donnés.
             La vallée d'Andelle compte neuf grandes fabriques d'indiennes lesquelles occupent 6 à 700 ouvriers, le plus grand nombre de ces derniers sont des imprimeurs sur indiennes. Ces dits imprimeurs comme un grand nombre de corps de métiers forment une corporation occulte et qui s'étend en France à tous les ouvriers de ce genre. Ils se réunissent en secret pour initier et recevant un aspirant (dit berlingot) dans leur réunion on y décide le renvoi ou le châtiment de deux des leurs qui refuseraient de faire cause commune dans une lutte d'ouvriers contre leurs maîtres lorsque ceux-ci veulent apporter quelque innovation dans leurs fabriques et surtout quand ces innovations leurs paraissent devoir causer quelques changements préjudiciables à leurs intérêts, par ce moyen d'association les maîtres sont pour ainsi dire sous la domination de ces ouvriers.
            Depuis peu, dans plusieurs fabriques, on vient d'introduire une nouvelle machine à imprimer qui en fonctionnant fait plus d'ouvrage que 12 à 15 personnes mais comme les fabriques sont très actives pour le moment, cela n'ayant causé de diminution, ni dans le nombre des ouvriers, ni dans leurs salaires ils sont restés tranquilles mais non sans murmures.
             L'introduction de nouvelles machines à imprimer a donné aux fabricants qui en sont nantis, la possibilité de baisser leur prix de marchandises. Dès lors les autres fabricants qui n'en n'ont pas se sont trouvés dans l'impossibilité de soutenir la concurrence et monsieur Anty, fabricant à Radepont, se trouvant dans ce cas, il ne lui restait que deux moyens , celui de monter une machine appelée Pérotine ou de diminuer le prix de la journée de travail de ses ouvriers. Il a essayé ce dernier moyen afin, disait-il, de pouvoir continuer à occuper tout son monde. Les ouvriers s'y refusèrent.
            Là ressort dans toute sa force, le fâcheux inconvénient de l'association des corporations d'ouvriers, car ayant voulu mettre hors de la fabrique quelques ouvriers récalcitrants et meneurs, tous sont partis en masse ( au nombre de 160) ce qu'ils appellent bloquer la fabrique.
             Si les évènements ci-dessus, quoique graves, en restent là comme souvent cela arrive dans les fabriques de tous genres, le temps et quelques concessions des maîtres et des ouvriers y apporteront remède mais voici la gravité réelle, ces ouvriers imprimeurs n'ignorent pas que d'ici à peu tous les fabricants se trouveront dans l'obligation de se servir de ces nouvelles Pérotines afin de soutenir la concurrence de leurs confrères de toute la France qui en possèdent déjà, ce qui nécessairement causera dans chaque fabrique d'indiennes la suppression d'un grand nombre d'ouvriers imprimeurs, aussi on assure que ces derniers ont l'intention de suivre l'exemple de leurs camarades qui l'année passée ont détruit toutes les machines d'une fabrique d'imprimerie sur indiennes, sise à Puteaux (voir pour les détails les journaux de ce temps-là).
             Pour le moment tout est calme, et même une grande partie des ouvriers du sieur Anty est rentrée. Chez lui, par suite de petites concessions de ses ouvriers et de lui-même qui avait reçu de très nombreuses commandes pour la foire de Beaucaire, qu'il appelle la moisson de l'année, les ouvriers lui présentèrent un tarif de main d'œuvre qui fut accepté provisoirement se réservant ultérieurement d'y apporter les modifications après la foire de Beaucaire, s'il y avait lieu et nécessité pour lui.
            Ainsi jusqu'à cette foire de Beaucaire, il n'y a point de mouvement à redouter mais plus tard, il serait possible que ces dits ouvriers se disposassent fort à s'opposer à l'introduction des nouvelles machines et qui seraient portés à atteinte à la liberté de l'industrie soit à les briser. Cependant, je ne crois pas que cela arrivera.
             Quoi qu'il en soit, j'ai donné l'ordre au brigadier de Fleury d'y apporter la plus grande surveillance devant messieurs les maires , les fabricants enfin toutes les personnes qui pourraient donner des renseignements sur la position d'esprit et l'intention de cette classe d'ouvriers afin de prévoir à l'avance qui pourront survenir car dans le cas de révolte on ne saurait compter que sur les secours de la gendarmerie, ce pays n'étant composé en grande partie que d'ouvriers de fabrique, qui tous se soutiennent et composent la garde nationale ; il n'y a pas lieu de compter sur les secours de cette dite garde nationale, ordinairement si efficace dans presque toutes les autres circonstances.
             A présent, tout étant tranquille, ce rapport n'est destiné qu'à donner connaissance de ce qui s'est passé dans ces dites fabriques d'indiennes de la vallée d'Andelle et par prévision des évènements qui pourraient y survenir, dans tous les cas , s'il arrivait quelque chose, l'autorité en serait prévenue à l'avance et la gendarmerie emploiera tous ses moyens pour éviter une collision. J'ai l'honneur d'être, mon capitaine, votre très humble et obéissant serviteur. Le lieutenant commandant la gendarmerie de l'arrondissement des Andelys.

             J'ai l'honneur d'être, Mon capitaine, votre très humble et très obéissant serviteur,

             Le Lieutenant Commandant la Gendarmerie de l'arrondissement des Andelys

                                                                            Signé Beaugrand

7 juin 1836 : courrier du sous-préfet des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure

                                                                        Les Andelys le 7 juin 1836                         

                         Monsieur le préfet,
           
            Je viens répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 3 du mois courant relativement à une coalition d'ouvriers en indiennes qui a eu lieu dans la fabrique de monsieur Anty, commune de Radepont, à l'occasion de la baisse du prix de main d'œuvre. Il est vrai que les ouvriers imprimeurs de monsieur Anty auxquels ce chef d'établissement avait proposé une diminution de salaire d'un franc par journée lui ont demandé leurs livrets et ont déserté son établissement pendant quelques jours.
            Il est vrai, quelques uns de ces ouvriers dans leur grand mécontentement contre les fabricants d'indiennes qui font usage d'une nouvelle machine dite La Pérotine ont tenu des propos de troubles et de désordre mais il est vrai aussi que la masse de ces ouvriers restée sourde à la voix de quelques meneurs et n'ayant pas trouvé d'ouvrage chez les autres fabricants est rentrée chez monsieur Anty après avoir consenti à subir une diminution de salaire de cinquante centimes par jour.
             Tout cela s'est fait sans qu'aucune plainte n'ait été adressée par les chefs d'établissement et sans que le maire de Radepont ni aucun de ceux des communes voisines m'en ait entretenu le moins du monde. La première et seule information que j'ai reçue m'a été fournie verbalement par l'officier commandant la gendarmerie de mon arrondissement.
             Comme j'avais à cette époque pris jour pour passer la revue des gardes nationaux du bataillon de Fleury sur Andelle, je saisis cette occasion pour interroger les maires qui assistaient à la réunion ainsi que plusieurs fabricants d'indiennes parmi lesquels se trouvait monsieur Anty lui-même. Tous me répondirent que la tranquillité publique n'ayant été ni troublée ni menacée, ils n'avaient pas cru devoir m'informer du mouvement qui avait eu lieu dans la fabrique de monsieur Anty. Après avoir recueilli tous les détails à ce qui s'était passé entre monsieur Anty et ses ouvriers et avoir reconnu que l'ordre public n'avait pas été compromis, je recommandais à messieurs les maires ainsi qu'aux chefs d'établissement de surveiller la conduite des ouvriers, de recueillir et faire recueillir tous les propos qui pourraient annoncer quelques mouvements parmi eux et de m'en donner avis, sans attendre que la tranquillité publique fut troublée et la sûreté des personnes et des propriétés compromise.
             Voilà, monsieur le préfet, comment à commencé et fini cette affaire dont vous avez été informé, je crois par le rapport du brigadier de gendarmerie de Fleury sur Andelle, rapport dont le contenu, peut être un peu enflé, a pu exciter votre sollicitude. Depuis cette époque, la plus grande tranquillité règne parmi les nombreux ouvriers de la vallée d'Andelle. Tous vivent en bonne harmonie avec les chefs d'établissements, tous enfin gagnent beaucoup d'argent parce qu'ils ont plus de travail qu'ils n'en peuvent faire et que le pain est depuis longtemps à bon marché. Dans cet état de chose, je ne vois absolument rien qui puisse inspirer la plus légère crainte sur la classe ouvrière de cette riche vallée. S'il arrivait quelque évènement qui put changer cet état de bonheur et de prospérité, soyez bien convaincu, monsieur le préfet, que je ne serais pas le dernier à vous en donner avis, à moins que, je ne sais par quelle fatalité, je n'en fusse pas instruit moi-même.
             Agréez je vous prie, monsieur le préfet, l'assurance de tous mes sentiments respectueux.
                                      Le sous-préfet des Andelys Davenière.





septembre-octobre 1839

18 septembre 1839: deuxième bureau de police au sous-préfet des Andelys

                                      Monsieur le Sous-Préfet, 

           Je suis indirectement informé que le 9 de ce mois, une coalition d'ouvriers de la filature de monsieur Lachèvre à Radepont s'est formée à l'occasion d'une retenue qu'on lui faisait pour le paiement de l'éclairage et que depuis 8 jours ces ouvriers n'ont pas encore repris le travail. Je vous prie de me fournir des renseignements sur les évènements et de me faire savoir s'ils présentent des caractères sérieux.

                                                                           illisible

26 septembre 1839: courrier du sous-préfet des Andelys, Davenière au préfet de l'Eure

                                     Monsieur le Préfet, 

             J'ai l'honneur de répondre à votre lettre du 18 de ce mois relative à la coalition d'ouvriers qui a eu lieu à Radepont chez monsieur Lachèvre, filateur.
             Il y a eu en effet coalition des ouvriers dans le but de se soustraire à une retenue que voulait exercer monsieur Lachèvre sur leur salaire pour les frais d'éclairage. Monsieur le procureur du roi et monsieur le juge d'instruction s'y sont transportés et trois ou quatre arrestations ont été faîtes.
             Aujourd'hui, monsieur le préfet, tout est rentré dans l'ordre. Le calme a succédé à l'irritation. Monsieur Lachèvre et ses ouvriers ont fini par s'entendre et cette affaire est assoupie. Il reste à juger correctionnellement les trois ou quatre ouvriers arrêtés et l'on peut croire, si la disposition des esprits est prise en considération que le tribunal tout en faisant justice, n'éprouvera pas le besoin d'une grande sévérité. On peut regarder le tout comme n'ayant plus aucun caractère de gravité.
             Veuiller agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de mon respect.

                                                                   Davenière

2 octobre 1839: le ministère de l'intérieur au préfet de l'Eure

                         Monsieur le préfet,
           
            Je me suis entretenu avec monsieur le Ministre de la Guerre des appréhensions auxquelles la question des graines donnent lieu dans votre département et j'ai insisté sur la nécessité d'être en mesure d'imposer aux agitateurs par la présence des forces militaires suffisantes.
            Mon collègue vient de me faire connaître qu'il s'occupe de renforcer les garnisons de la 104ème division militaire et il a déjà décidé la suspension momentanée des congés de semestre dans le 1er bataillon du 3ème de ligne ainsi que dans le premier régiment d'infanterie légère. Cet ensemble de dispositions mettra, je l'espère, l'autorité à même de réprimer toute tentative de désordre dont la cherté du pain serait le prétexte.
             Agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
             Mr le Ministre, et par autorisation, le Conseiller d'Etat, directeur

                                                                                    B Aléjean ??

10 octobre 1839: direction de la police générale d'Evreux au préfet de l'Eure

                        Monsieur le préfet,

            J'ai reçu de monsieur le Garde des Sceaux, pour la date du 7 de ce mois, la communication suivante :
             " Une collision d'ouvriers s'est formée dans la vallée d'Andelle. L'établissement de MM. Lachèvre et Ricard, filateurs à Radepont, est en chômage depuis le 9 septembre dernier. Cette coalition motivée par une retenue faite sur les salaires pour l'huile des veillées, prend un caractère menaçant et les magistrats craignent qu'elle n'amène des troubles plus graves dans la vallée d'Andelle. Des quêtes ont été faîtes dans toutes les filatures de la vallée pour subvenir aux besoins des ouvriers qui ne travaillent pas.
             M.le Procureur du Roi des Andelys, dans le but de maintenir l'ordre et la tranquillité dans cette partie de mon arrondissement, a invité la maire de Fleury sur Andelle à prendre un arrêté dont il lui a transmis le modèle à l'effet de faire fermer pendant la nuit les auberges, cafés, cabarets, maisons de jeux et tous autres lieux publics placés sous sa surveillance. Le même modèle d'arrêté a été adressé aux maires de Charleval et Radepont.
             Comme ces mesures, surtout dans les circonstances dont il s'agit, paraissent nécessaires pour assurer l'ordre et prévenir des troubles dans la vallée d'Andelle, vous jugerez sans doute convenable de donner des ordres pour que l'arrêté préparé M.le Procureur du Roi des Andelys soit publié dans les communes de Fleury, de Charleval et de Radepont."

             Vous ne pouvez ignorer, Monsieur le Préfet, l'existence de la coalition des ouvriers de la vallée d'Andelle et les inquiétudes qu'elle inspire aux autorités locales ainsi qu'aux propriétaires des manufactures. Veuillez, je vous prie, me faire connaître quelles mesures vous avez prescrites pour en arrêter les effets et prévenir toute espèce de désordre.
             Agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
             Pour Ministre, et par autorisation, le Conseiller d'Etat, directeur

                                                                            B Aléjean ??

11 octobre 1839: direction générale de la police générale d'Evreux au ministre de l'intérieur

                                      Monsieur le Ministre,

             Mon itinéraire pour la journée de révision me ramenant aujourd'hui à Evreux, j'ai l'honneur de répondre à votre lettre d'hier, relative à une collusion d'ouvriers qui s'était formée dans la vallée d'Andelle et je me suis empressé d'y répondre.
             Je l'avais apprise indirectement et aussitôt j'ai écrit à monsieur le sous-préfet des Andelys pour avoir des renseignements positifs qui sont parvenus pendant mon absence et comme d'ailleurs j'étais sur le point de parcourir cette contrée de mon département, j'étais bien aise de m'assurer des faits par moi-même. Je pars donc aujourd'hui, monsieur le Ministre, pour rendre compte de cette affaire.
             Il y a eu en effet une espèce de coalition de la part des ouvriers employés dans l'établissement de M.Lachèvre, filateur à Radepont. Le but était de se soustraire à une retenue que le chef d'établissement voulait exercer sur leur salaire pour les faris d'éclairage.
             M. le Procureur du Roi et le Juge d'Instruction s'y sont aussitôt transportés, des arrestations ont été faites et dès le 26 septembre tout était rentré dans l'ordre (et le calme avait succédé à l'irritation). Depuis les investigateurs de cette collision traduits devant le tribunal des Andelys ont été condamnés à cinq jours de prison et tout porte à croire que cet exemple de sévérité suffira pour maintenir ceux qui seraient tentés d'imiter la conduite des coupables.
             J'ai engagé Monsieur le Sous-Préfet des Andelys à provoquer de la part des maires de la vallée d'Andelle, si déjà cela n'avait eu lieu, des arrêtés de police qui prescrivent la fermeture des cafés, cabarets, maisons de jeux et autres pendant la nuit et de faire exercer une surveillance dans les lieux où se réunissent ordinairement les ouvriers.

12 octobre 1839: Le Procureur du Roi à Monsieur le Préfet du département de l'Eure.

                         Monsieur le Préfet,

            J'ai l'honneur de vous informer que par jugement du tribunal correctionnel des Andelys en date du 5 de ce mois, les ouvriers de M.Lachèvre, filateur à Radepont, qui s'étaient coalisés à l'effet de suspendre les travaux de cet établissement ont été condamnés au nombre de vingt-sept à une peine de cinq jours de prison.
             Je suis informé aujourd'hui que tous les ouvriers ont repris leurs travaux, que l'ordre et la tranquillité règnent dans l'établissement de MM. Lachèvre et Ricard.
             Je suis avec respect, Monsieur le préfet, votre très humble et très obéissant serviteur.

                                                                              Le procureur du Roi

14 octobre 1839: sous préfet Davenière au préfet de l'Eure Monicault

                         Monsieur le Préfet,
  
             Je viens d'être informé par M. le lieutenant commandant la gendarmerie de mon arrondissement qu'un rapport effrayant avait été adressé par ne sais qui à Monsieur le Ministre de l'Intérieur, de la Justice et de la Guerre sur des dispositions de malveillance et de troubles, que la cherté du pain exciteraient dans la vallée d'Andelle.
             Rien, Monsieur le Préfet, n'est plus faux que ce rapport ; vous en avez vous-même acquis la preuve par l'état de calme et de tranquillité qui règne dans la commune de Fleury sur Andelle lors de votre tournée dans le chef-lieu de canton pour la révision des jeunes gens de la classe de 1838.
             Il n'y a eu à jusqu'à ce jour dans la vallée d'Andelle où les ouvriers ont du travail, ni trouble, ni menaces, ni même de murmures à l'occasion de la cherté du pain. La suspension momentanée des travaux de l'établissement de M.Lachèvre, maintenant repris, n'avait rien de commun avec le prix élevé du pain, ni avec la politique. Elle était le résultat d'une mésintelligence survenue entre le maître et ses ouvriers sur les frais de l'éclairage pendant le travail de nuit.
             Si l'auteur de ce rapport mensonger était un fonctionnaire public, il serait bien coupable et dans le cas où je parviendrais à le découvrir, j'aurais l'honneur de vous le signaler pour qu'il soit traité comme il le mérite.
             Veuillez, je vous prie Monsieur le Préfet, agréer l'assurance de tous mes sentiments les plus respectueux.
                                                        Le sous-préfet des Andelys,
                                                                            Davenière

16 octobre 1839: division de la police générale du royaume au ministre de l'intérieur

                         Monsieur le Ministre,

            Lorsque j'ai eu l'honneur de vous informer de ce qui s'était passé dans les communes de Radepont et particulièrement dans l'établissement de M.Lachèvre où les ouvriers avaient formé une coalition pour cesser leur travail, je n'avais pas de renseignements positifs sur le nombre de ceux qui avaient été traduits en police correctionnelle et condamnés. Aujourd'hui, monsieur le procureur du Roi des Andelys m'annonce que vingt-sept d'entre eux ont été condamnés à cinq jours de prison et en même temps que tous ont repris leurs travaux et que l'ordre et la tranquillité règnent dans l'établissement.
             M. le sous-préfet des Andelys me confirme les détails concernant la reprise des travaux qui n'avaient été interrompus que par suite d'un malentendu entre le maître et les ouvriers et me donne l'assurance que tout est calme dans la contrée. J'ai cru devoir vous donner cette courte explication pour rectifier ce qui pouvait y avoir d'inexact dans mon premier rapport.
                                                     Gésuir??

16 octobre 1839: le préfet de l'Eure au sous-préfet des Andelys.

                         Monsieur le Sous-Préfet,   

             Je ne sache pas qu'il ait été fait de rapport effrayant à M. le ministre de l'Intérieur, de la Justice et de la Guerre sur les dispositions de malveillance et de trouble que la cherté du pain exciterait dans la vallée d'Andelle. Jusqu'à ce moment M. le ministre de l'Intérieur ne m'a entretenu que de la coalition que des ouvriers de l'établissement de MM. Lachèvre et Ricard et il est parfaitement rassuré sur ce point puisque tout est rentré dans l'ordre et qu'aucun autre symptôme de trouble ne s'est manifesté.
             M. le Lieutenant de gendarmerie a sans doute été mal informé et il convient d'étouffer des bruits de l'espèce qui n'ont, je pense, aucun fondement mais qui cependant pouvaient alarmer.
                         Agréer

7 novembre 1839: le procureur du Roi à Evreux au procureur du Roi

                                                   Monsieur le Procureur du Roi
           
             Une coalition s'était formée entre les ouvriers de l'établissement de M.Lachèvre, filateur à Radepont, l'autorité étant immédiatement intervenue, les plus coupables ont été déférés à la justice et vingt-sept d'entre eux ont été condamnés par le tribunal correctionnel des Andelys à cinq jours de prison. Je suis informé qu'ils ont porté appel de ce jugement et qu'en conséquence vous allez avoir à examiner les pièces de ce procès.
             Comme il importe essentiellement à l'ordre et à la tranquillité que les délits de ce genre ne restent pas impunis, je crois devoir appeler toute votre attention sur cette affaire et si comme je le pense qu'il y a lieu de maintenir la condamnation, de conclure à cet effet. Un exemple de sévérité était nécessaire dans les circonstances présentes et en usant d'indulgence on jetterait l'alarme parmi les filateurs de la vallée d'Andelle.

                                                                                       Agréez





mai-juin 1848



             La crise économique sévit depuis 1846 et la monarchie est à bout de souffle. Louis-Philippe part en exil le 24 février 1848.
             Une république sociale s’installe qui proclame le suffrage universel, le droit au travail.
La journée de travail est limitée à 10 heures à Paris et 12 heures en province. On emploie les chômeurs comme terrassiers dans les ateliers nationaux. Mais la période d’euphorie dure peu et les tensions sociales s’exacerbent.


             En vallée de l’Andelle, les troubles et les débordements ne seront jamais dramatiques. Et si la chronologie de ces évènements est aussi détaillée, c’est au préfet de la Seine Inférieure qu’on le doit. Il a cru bon d’alerter le ministre de l’Intérieur sans prévenir son collègue de l’Eure.


Le 10 mars


             Mr Deschamps , Commissaire Général de la Seine Inférieure provoque une réunion des chefs et ouvriers de filature et tissage. Participent également à cette réunion ceux de la vallée de l’Andelle. On y décide des augmentations de salaire. A titre d’exemple, le salaire ouvrier à la journée de 11h passe 1F à 1,25F
             Ces accords sont immédiatement dénoncés par les industriels de la vallée. Pouyer, futur  maire de Fleury et plus tard ministre des Finances, n’affirme-t-il pas, péremptoire, qu’un ouvrier peut vivre avec 1F !
             Dès lors le travail diminue progressivement dans la vallée et en moins d’un mois, il n’est plus que de trois jours par semaine. A la mi-mai, les filatures ne sont que cinq ou six sur les quarante de la vallée à travailler.
             Fin avril, des combats de rue avaient fait 30 morts à Rouen.


Le 13 mai


             Mr Fauquet, patron de filature à Perruel écrit à la sous-préfecture. Il a tenté de revenir aux anciens salaires. Avertis, les ouvriers de Mr Pouyer et autres au nombre de 60 ayant drapeau en tête sont entrés dans sa cour pour signifier que si les prix étaient changés, ils casseraient les carreaux. Un ouvrier, Denis Lamy, soupçonné d’avoir averti son patron, a été roué de coups. Ces désordres, estime-t-il, l’obligent à arrêter ses ateliers indéfiniment. Il a déposé une plainte en mairie. Il ne sait pas encore qu’elle restera sans suite.

Lundi 22 mai

             A Fleury, Mr Villeneuve propose de nouvelles conditions de salaire pour la reprise du travail. Les ouvriers refusent, délèguent quatre femmes pour se rendre aux ateliers nationaux de Charleval avec pour mission de ramener son nombreux personnel à Fleury. Ils sont près de 300 à 11 heures devant la porte de Mr  Villeneuve, secouent la grille, menacent, crient. Un jeune homme exhibe une corde, munie d’un nœud glissant et destinée, clame-t-il, à pendre Mr Villeneuve. Celui-ci accepte, sous la contrainte, de reprendre son activité aux conditions imposées par les ouvriers. Le bruit se répand alors qu’une démonstration du même genre doit se faire le lundi suivant à Pont Saint Pierre chez Mr Cavelan. Elle partirait de Fleury et ils pourraient être 800. Le maire de Pont Saint Pierre, Mr Mignot, propose ses services de médiation (le préfet lui rappellera qu’il ne pouvait le faire que comme simple citoyen). Les ouvriers de la filature de Mr Lachèvre seraient tenus informés.

Lundi 29 mai

             Et en effet, ils sont entre 1000 et 1200 à se rendre chez Mr Pallier à Romilly qui, estimant n’avoir guère d’autre choix, s’engage à respecter les accords Deschamps. Il en est de même à Pont Saint Pierre, aux établissements Delamare. Les manifestants se rendent ensuite chez Mr Cavelan, qui prévenu à temps, s’est absenté. Une réponse doit être donnée le lendemain, mais on prévient que l’on reviendra en nombre s’il le faut. Le manufacturier se plaindra plus tard de perquisitions dans ses appartements, de bris de vitres et de menaces envers ceux de ses ouvriers qui travaillaient.
             Il est 4 heures de l’après midi lorsque les manifestants rencontrent à la sortie de la commune Mr Dhoudemarre à la grille de son château. « Par peur, faiblesse ou désir de popularité », il offre à boire et à manger sur sa pelouse. On reprend la départementale pour Radepont. Une partie de ces ouvriers se présente alors aux fabriques d’indienne Dessaint et Daliphard. On souhaite que la toute nouvelle machine capable de produire d’un seul jet l’étoffe ne soit pas utilisée. Les débats sont pacifiques, le patron offre des rafraîchissements et tout le monde se retire dans le calme. On s’entendra le lendemain avec les maîtres fileurs.
             Dans le même temps, une autre partie des ouvriers a quitté la départementale et gagné le hameau de Fontaine Guérard. Ils se sont introduits aux usines Levavasseur et ont détérioré de grandes machines. Les dégâts atteindraient 1500F et les remises en état seraient longues. 
Le ministre de l’Intérieur adresse au préfet de l’Eure une lettre ainsi conçue « j’apprends de votre collègue que des attroupements se livrent à des actes de dévastation et de pillage et qu’on menace de pendre un fabricant…Je compte sur votre vigilance et votre fermeté ». Le ministre vient d’être averti de ces désordres par le préfet de … la Seine Inférieure.
             Ce même jour, le préfet reçoit un courrier de Mr Fauquet possédant un établissement de filature employant 200 ouvriers à Perruel. Ce patron a consenti dans un premier temps à appliquer les accords Deschamps en travaillant 3 jours par semaine. Il a alors proposé une augmentation de 2 centimes sur les anciens salaires et le travail tous les jours, offre qui devait prendre effet la quinzaine finie. Elle a été refusée quelques jours plus tard et immédiatement un défilé de 60 à 80 personnes s’est présenté à sa filature. On a menacé de briser les carreaux. Revenant de Rouen, et voyant qu’il ne serait plus maître chez lui, il avait pris la décision de fermer sa filature le 13 mai. Et il retraçait le fil des derniers évènements dans la vallée.
             Dès lors, tout se précipite. Contrarié par l’initiative de son collègue, le préfet de l’Eure invite tous les maires, sans retard aucun, à informer la préfecture, le parquet en employant si besoin la gendarmerie, les gardes-champêtres, les express. La sous-préfecture des Andelys envoie des commissaires, demande des rapports, l’ouverture d’instructions judiciaires contre les meneurs.
             Un courrier des commissaires de Fleury parvient au préfet expliquant par le détail la situation et le contenu des accords Deschamps. Ce courrier qui est d’abord passé par la sous-préfecture date de quelques jours. Il annonce une manifestation importante pour le lundi 22.

Mardi 30 mai


             Le préfet devant la gravité de la situation rédige personnellement le courrier. Il confirme au ministre l’importance des troubles mais ajoute, amer, que « les attroupements ont lieu en partie sur la Seine Inférieure et on peut dire avec raison qu’ils y prennent source ».
             Le préfet demande alors l’envoi d’une force militaire au général de brigade de Rouen. Il tance les uns et les autres : à l’adresse des commissaires communaux  « réveillez le zèle des gardes nationales » et par allusion à la conduite de Mr Dhoudemarre  « pitié pour les égarés mais sévérité pour les traîtres et les lâches ».
             Une dernière lettre est adressée à son collègue de la Seine Inférieure et ainsi rédigée «… ce qui me fait regretter que vous n’ayez pas pensé ou que vos occupations ne vous aient pas  permis de m’aviser directement…. Aujourd’hui, je suis obligé de prendre des mesures d’urgence. »
             Les commissaires de Andelys rapportent au préfet des détails rétrospectifs sur l’affaire Cavelan et ajoutent qu’ils ont requis la gendarmerie qui se transportera à Pont Saint Pierre. Les manifestants,  n’ayant pu rencontrer Mr Cavelan, ont remis leurs exigences à la mairie qui a promis de faire suivre à l’industriel. Ces commissaires se déclarent étonnés que la mairie ait pu s’autoriser une telle conduite. Ils annoncent la rédaction et l'affichage d’une proclamation.
Mr Cavelan de son coté écrit aussi au préfet et relate les mêmes évènements.
             Il paraît sous forme d’affiche la proclamation adressée aux ouvriers et qui a été rédigée par les administrateurs des Andelys. Cette proclamation dénonce avant tout les ouvriers des ateliers nationaux accusés de ne rien produire et de semer le désordre chez les filateurs et en appelle au patriotisme, à l’intelligence et à la loyauté.

PROCLAMATION

Les administrateurs de l’arrondissement des Andelys
à leurs concitoyens
les ouvriers des filateurs

Chers concitoyens,  

      Nous avons appris avec un profond sentiment d’affliction l’inaction des ouvriers employés aux Ateliers Nationaux, les excursions de ces ouvriers se répandant dans les campagnes et mettant les citoyens à contribution, la désertion de leurs travaux pour se rendre en masse chez les filateurs et leur imposer des conditions de salaires. Nous avons vérifié le travail et la dépense des ateliers municipaux et nous avons constaté un travail presque nul et une dépense relative tellement considérable qu’aujourd’hui, à force de sacrifices, toutes les ressources sont épuisées ou sur le point de l’être.
      Au milieu de tant et de si graves circonstances, nous en appelons au bon sens, à la loyauté, à la dignité des ouvriers ; nous les adjurons de se pencher des embarras du commerce, de reprendre dans les fabriques prêtes à se rouvrir les travaux de leur profession, travaux plus lucratifs et plus honorables que ceux des ateliers nationaux créés à titre de subvention et dont la fermeture est imminente.
En manifestant des exigences incompatibles avec la liberté des conventions, en employant la menace pour formuler vos prétentions, en faisant naître des appréhensions dans nos vallées, vous entretenez les défiances, vous prolongez la crise commerciale et empêchez la reprise des affaires.
      Tous les citoyens doivent par de communs efforts et des sacrifices communs, chacun selon ses moyens, ses force et son intelligence, concourir à la prospérité commune. Montrez vous calmes et confiants, imposez silence à vos prétentions par voie d’intimidation, entendez vous amiablement ou par voie d’arbitrage avec vos patrons, et l’industrie se relèvera, et l’industrie,  en se relevant, occupera et rémunèrera convenablement les travailleurs.
      Tel est, Citoyens, le concours que vous devez à la République, en attendant que ses représentants qui s’occupent actuellement et avec tant de sollicitude de l’amélioration de votre sort, aient terminé leurs travaux ; tel est le concours que nous réclamons et attendons de votre patriotisme, de votre intelligence et de votre loyauté.
      Plus de scènes de désordre, plus de ces rassemblements confus qui jettent l’inquiétude dans la population, plus de menaces et de violences ; l’autorité veille et ne les laissera pas impunis, appelée qu’elle est à faire respecter partout et par tous, les personnes et les propriétés, l’ordre et la liberté des transactions.
                                                    Andely, 30 mai 1848

Les commissaires administrateurs provisoires de l’arrondissement des Andelys
Legendre, B Monton, Roussel, Desfresches

             Les commissaires des Andelys informent le préfet qu’ils viennent d’apprendre les évènements de Fontaine Guérard. Ils regrettent leur optimisme affiché en particulier dans la proclamation qu’il viennent de faire afficher. Et ces commissaires rapportent aussitôt au préfet une information qu’ils disent tenir de Mr Pallier. Les ouvriers devaient se rendre en masse le 31 mai à Gisors mais ils ont renoncé par le fait des poursuites commencées par le juge d’instruction et par l’avis que l’autorité de Gisors les attendrait de pied ferme. Mr Monton, l’un des commissaires de Andelys doit se rendre demain dans la vallée de l’Andelle.
Mr Cavelan annonce au préfet son intention de fermer son établissement, réclame 200 hommes de troupe et demande la réorganisation de la garde nationale. Il accuse les ouvriers nationaux de former la plus grande masse des rassemblements.
             A Charleval, le courrier des commissaires est de même nature. L’envoi de la troupe est souhaité.
             Et ce jour, parvient enfin au préfet le courrier de Mr Fauquet, le filateur de Perruel avec une quinzaine de retard.


Thomas Auguste POUYER-QUERTIER
1820-1891

Portrait-charge signé André Gill
L'éclipse N°22      21 juin 1868


         Le jeune Pouyer-Quertier acquiert ses connaissances industrielles en Angleterre de 1841 à 1843 puis séjourne dans les grandes usines d'Alsace et d'Allemagne. Il s'installe alors en vallée d'Andelle et son coup de génie sera de racheter une filature de lin à Rouen "La poudre" qu'il transformera en une florissante filature de coton.
          Maire de Fleury-sur-Andelle, député de la Seine-Inférieure, Conseiller Général, Ministre des Finances.
          Chargé par Thiers de négocier la paix avec la Prusse, il est en récompense directement élevé au rang de Grand Officier de la Légion d’Honneur en 1873

Jeudi 1er juin

             Le général de brigade de l’Eure et de la Seine Inférieure informe le préfet qu’il fait partir 60 hommes à Gaillon, portant ainsi les effectifs à 150 hommes. Des renforts sont attendus à Evreux et il se tient prêt à envoyer la force partout où elle sera nécessaire.
             Les commissaires des Andelys informent le préfet qu’une instruction est ouverte par le tribunal des Andelys pour les évènements aux filatures Villeneuve, Cavelan et Levavasseur.
De Fleury, l’un des commissaires municipaux fait savoir que les ouvriers doivent se présenter en masse dans tous les établissements un jour de la semaine pour faire signer aux patrons des engagements relatifs aux salaires.
             Et le préfet fait ses doléances au ministre. Les ateliers nationaux sont aussi un sujet d’inquiétude « indépendamment des soins et démarches, cette malheureuse vallée nous occasionne des dépenses d’argent considérables. Nos ressources sont épuisées…..Les ouvriers réclament maintenant leurs paiements et sous peine de nouveaux désordres , il est indispensable de leur venir en aide.. » 

Vendredi 2 juin

             Le rapport de l’agent voyer en chef Richard au préfet se veut rassurant mais ferme  « la vallée est tranquille et dans les rassemblements, on s’est contenté de menaces. Il est regrettable que des instructions judiciaires n’aient pas été commencées plus tôt. Par suite de la faiblesse des autorités municipales, le plus grand désordre règne dans les ateliers nationaux. Mon intention était de congédier tout le monde et de ne reprendre ensuite que les ouvriers dont l’employeur aurait certifié son incapacité à leur fournir du travail. Hélas, les municipalités ne m’ont pas suivi devant la crainte d’un mouvement partant de Croisy. Des mesures énergiques sont indispensables… Des filatures d’autres vallées approvisionnent maintenant la place de Rouen. Mr Pouyer a été choisi pour vous expliquer en quoi les accords Deschamps sont inapplicables ».
             Mr Monton confirme l’exactitude des faits déjà rapportés au préfet.

Samedi 3 juin

             Les commissaires municipaux de Charleval informent le préfet sue le projet d’une manifestation de masse prévue pour le mardi 7 juin dans toutes les communes industrielles et qui devrait rejoindre les établissements Davillier à Gisors
             L’un des commissaires communaux de Radepont dit n’avoir qu’à se louer de l’esprit de la classe ouvrière. L’ordre règne dans les ateliers nationaux où les ouvriers se chargent eux-même de rétablir la discipline. Le maire de Douville assure pour sa part que les ouvriers de son village ne sont pas impliqués dans les actes de vandalisme à Fontaine Guérard.
Le préfet de l’Eure demande au général de brigade l’envoi d’une force militaire, réclamée par la population, et que le détachement soit assez fort et arrive assez tôt.
             Le préfet de la Seine Inférieure tente de justifier auprès de son collègue de l’Eure, qu’il sait fort contrarié, le courrier qu’il a adressé au ministre de l’Intérieur. Il ne peut nier que les filatures de Croisy et la Haye, accusées d’être à l’origine des troubles, se situent dans son département.  Mais on n’a pas donné suite à la plainte déposée en mairie de Perruel par Mr Fauquet, le 13 mai. Et depuis, deux expéditions armées en forêt de Bord ont conduit à l’arrestation de 11 dévastateurs et d’un nommé d’Amfreville, originaire de la vallée de l’Andelle. Une expédition de la garde nationale et des troupes ira en reconnaissance demain dans la vallée. Une nouvelle proclamation serait souhaitable.

Dimanche 4 juin


             La sous-préfecture des Andelys avise Evreux que les ouvriers menacent de désarmer les gardes nationaux à domicile et de s’emparer de leurs armes.
             Les commissaires de Fleury préviennent le préfecture qu’il est arrivé 180 hommes tant de la ligne que de la garde mobile. Leur arrivée imprévue a causé une grande agitation et des habitants refusent de les héberger. Un émissaire du préfet est présent.

Lundi 5 juin

             Prévenu, le préfet de la Seine Inférieure, Mr Dussard vient en personne à Fleury, à deux heures du matin, accompagné de 400 hommes de ligne et quelques gendarmes et dragons. Il trouve le pays calme et les autorités espèrent que l’insulte faite à la troupe sera réparée avant le départ prévu pour le 7.
             Les maires des communes se réunissent pour se concerter sur le casernement  et la répartition des forces militaires dans la vallée. Ils savent que la troupe n’a pas découragé le grand rassemblement prévu pour le lendemain. Ils souhaitent son maintien jusqu’au complément d’instruction et la réorganisation des ateliers nationaux. La reprise du travail n’est pas assurée et les arrêts Deschamps sont toujours en vigueur.

Mardi 6 juin

             La veille le préfet a rédigé la proclamation ci-dessous. L’affiche ne portera pas exactement les termes de la minute manuscrite du préfet. 

PROCLAMATION

Le commissaire administrateur provisoire de Département de l’Eure
Aux ouvriers de la vallée de l’Andelle


Citoyens travailleurs, frères

Des désordres ont eu lieu dans votre vallée. J’en ai été profondément affligé.
C’est au moment où l’Assemblée Nationale, traite la France, s’occupe d’améliorer le sort de l’ouvrier laborieux, que vous venez, en troublant la tranquillité publique,
rendre la tâche plus difficile.
Les travaux allaient recommencer, vous avez tout arrêté.
Cependant les ateliers nationaux ne pourront être ouvert encore longtemps.
Ils vous enlèvent à des travaux plus lucratifs et plus utiles, et l’état s‘épuise.
Au nom de votre propre intérêt, au nom de la sainte fraternité qui doit faire vibrer votre cœur comme il fait battre le mien, repoussez loin de vous de coupables conseils.
Les hommes qui appellent au désordre ne veulent ni le bonheur de la France ni le votre.
Les insensés voudraient tuer et nous fermer à jamais l’avenir.
Retournez à vos ateliers, retournez à vos travaux des campagnes.
N’imposez pas à vos au fabricant des conditions chimériques et inexécutables.

Telles sont les paroles que nous avons cru devoir adresser à nos frères travailleurs.
Quant aux fauteurs de désordre, qui cherchent à égarer leurs camarades, qu’ils le sachent bien, l’autorité veille et fera respecter la tranquillité publique, les propriétés et les personnes.
L’administration toute paternelle, mais sans faiblesse, aura pour devise : protection à l’infortune, pitié pour l’erreur et l’égarement, mais juste et inflexible sévérité pour le crime qui attaque l’existence de toute une population, la sûreté de tout un pays.

Salut et fraternité
Le commissaire administrateur délégué  FLEAU 

Mr Monton, le commissaire d’arrondissement, réunit tous les maires à Fleury. Il s’inquiète des sentiments patriotiques avant les prochaines élections. Les décision suivantes sont prises :
       -  réduire à 300 les hommes stationnés à Charleval, Fleury et Pont Saint Pierre
       -  réorganiser et réduire considérablement les ateliers nationaux.
       -  activer l’instruction judiciaire
On apprend qu’à Radepont un coup de feu a été tiré sur un garde national. On a arrêté le coupable qui jure à la plaisanterie.

Mercredi 7 juin

Par courrier, le ministre de l’intérieur approuve les mesures prises par le préfet de l’Eure. En accord avec les autorités de la Seine Inférieure qui estiment l’ordre rétabli et contre l’avis des maires, les troupes quittent Fleury vers 6 heures du matin. On rassure les maires en affirmant qu’en cas de nécessité et sur appel aux autorités de Rouen, les troupes peuvent intervenir en quelques heures.

Jeudi 8 juin
Mr Monton fait son rapport au préfet. « Dimanche dernier, la troupe venue de Rouen a été accueillie avec empressement par la partie saine de la population, mais avec un sentiment bien prononcé de répulsion et même avec une certaine rumeur de la part des petits artisans et de la classe ouvrière qui forment la majeure partie de la population ». Il évoque ensuite la venue de la troupe: « Soit que cette augmentation de force eut fait réfléchir ou que les meneurs se fussent éloignés, la population de Fleury a montré toute sorte de bon vouloir pour recevoir, loger et héberger les militaires et fraterniser avec eux le verre à la main ». Et à propos de la grande manifestation du mardi qui devait se rendre à Gisors « empêchée par le bruit répandu que la répression de toute tentative de désordre était arrêtée par l’autorité ».... « Hier, une promenade militaire dans les communes a porté ses fruits en intimidant les meneurs, en ramenant au sentiment de leur devoir les ouvriers égarés, en leur donnant à tous conscience de la force, de la vigilance et de la volonté de l’autorité ».

Vendredi 9 juin
L’agent voyer en chef Richard annonce la tranquillité. Il a commencé la désorganisation des ateliers nationaux et terminera demain celles de Charleval et Tannebrune. Il arrive de Rouen où il a reçu du préfet l’assurance de l’abrogation des accords Deschamps. Le préfet lui a fait part de sa surprise devant « la faiblesse extrême et le défaut d’énergie des maires de ces communes. Ils ont laissé faire car eux-mêmes fabricants redoutaient les ouvriers » .

Samedi 10 juin
Le préfet de l’Eure propose à son collègue de la Seine Inférieure un accord commun sur un nouveau règlement qui serait soumis aux maîtres et aux ouvriers représentés par des délégués de chaque localité.
Le ministre est informé que «l’instruction contre les fauteurs de troubles se continue avec activité ; les coupables sont désignés à l’autorité par les ouvriers eux-mêmes qui s’empressent de reconnaître qu’ils avaient été égarés »
Le commissaire Monton affiche sa satisfaction. Le calme est revenu, consolidé chaque jour par les mouvements de troupe. Les filatures rouvrent et les ateliers nationaux ferment. Les résultats des élections sont « favorables » et la confiance reviendra si Paris revient à l’ordre. 

En un mot les troubles de l’Andelle sont terminés.

Le 21 juin, les ateliers nationaux sont dissous en France. Plus de 100 000 hommes perdent leur gagne-pain. L’insurrection à Paris, du 23 au 26 juin, est noyée dans la sang. Il en est finie de l’illusion lyrique de février. La Constitution supprime le droit au travail. Napoléon III est élu président de la République en décembre.