L'histoire de Rosay et du pays de Lyons jusqu'au Moyen-Age
La famille de MARIGNY  (1150-1409)
La famille de GAMACHES (1409-1487)
La famille du MESNIL JOURDAIN (1487-1624)
La famille BENSERADE (1624-1669)
La famille de FREMONT (1669-1837)
Contes et légendes : la belle marquise de ROSAY


L'histoire de Rosay et du pays de Lyons jusqu'au moyen-âge

La période romaine
           
          Lorsque les romains commandés par Jules César (52 avant JC) viennent conquérir la gaule, ils la trouvent divisée en trois parties et habitée par trois peuples différents : les belges, les gaulois ou celtes et les aquitains. Le pays de Lyons est habité par les belges et ses habitants désignés sous le nom de Vélocasses. L’empereur Auguste (19 avant JC) fait une nouvelle division des gaules et renferme le pays de Lyons dans la partie qu’on appelle la Gaule Lyonnaise.
          Au IIIème, au temps de Probus, Lyons portait le nom de Lochonia. Sous Dioclétien (284), cette province est divisée en deux parties, dont l’une, avec Rothomagus (Rouen) et le pays de Lyons  est appelée Seconde Lyonnaise.. La ville se trouvait sur la voie romaine Paris-Rouen. Quatre voies passaient par Lyons dont l’une allant vers Pont de l’Arche.            Un siècle plus tard, sous le règne de Valentinien, cette Second Lyonnaise est encore morcelée en deux parties. Le pays de Lyons sera rattaché à celle comprenant les pays connus maintenant sous le nom de Normandie.             
           En 1723, sur les bords de la Lieure, le curé du lieu a déterré une assez grande quantité de médailles romaines de Nerva et Trajan. Il découvre également des colonnes, des bas-reliefs, des vestiges d’habitations humaines. Les premiers défrichements auront lieu à l’ère gallo-romaine. Ils reprendront au X et XIème siècle et continueront par la suite.

Les Mérovingiens et les Carolingiens

            En 497, Clovis, à la tête des francs, chasse les romains de la Seconde Lyonnaise. Elle sera à sa mort , incorporée au Royaume de Neustrie. Les habitations gallo-romaines existantes sur les bords de la Lieure seront complètement détruites. A cette époque, se formeront une grande quantité de hameaux où vivrontnt des familles de bûcherons et de petits laboureurs.             
             Pendant la première dynastie, les rois mérovingiens Dagobert et Clothaire III (628-656) auront une habitation servant de rendez-vous de chasse dans une localité nommée Baziu (hameau de Fontaine le Houx près de Bézu la Forêt). La tradition rapporte que le grand Saint-Eloi, se rendant près du roi Dagobert parcourut plusieurs fois la forêt de Lyons.             Sous la deuxième dynastie, plusieurs successeurs de Charlemagne, entre autre Charles le Chauve en 847, et Carloman en 879 continuent à habiter Baziu. Ce dernier y meurt d’un accident de chasse ( peut-être un sanglier), arrivé dans la forêt de Lyons en décembre 884.

L’invasion des vikings

            Sous Charles le Chauve, les hommes du Nord (les vikings ou north mans) commencent à parcourir la Normandie, pillant et brûlant tout sur leur passage. Charles le simple, par le traité de Saint Clair sur Epte en 911, abandonne une partie de la Normandie à leur chef Rollon, à charge de recevoir le baptême. Enfin pour assurer la paix, il lui donne sa fille Gisèle en mariage. Mr de La Rochefoucauld rapporte dans sa notice sur les Andelys, une anecdote qui confirme une habitude ancestrale et toujours bien ancrée dans la mentalité française, à savoir donner à une défaite des allures de victoire. Le roi Charles III exigera de Rollon, outre la foi, qu’il lui rende hommage à genoux et en baisant sa botte ! Ce guerrier ne voudra pas s’abaisser mais consentira à ce que l’un de ses écuyers s’en acquitte à sa place. Le roi présentera sa jambe mais l’écuyer, peu accoutumé à se mettre à genoux, lèvera la jambe du roi pour porter la botte à sa bouche et le renversera à terre, sur le dos. Cette chute vaudra au roi le surnom de Charles le Simple. Le traité sera tout de même signé et exécuté.
            Au hameau de Lyons, Guillaume Longue Epée (927-944) fait construire un manoir servant de rendez-vous de chasse. Ce manoir était situé près de l’église actuelle.Ses successeurs immédiats Richard I, II, III, et Robert le Diable le conserveront comme rendez-vous de chasse.        
            Guillaume le conquérant en 1035 pose la première pierre d’un château fort dans ce même hameau. Ce château sera terminé par son fils Henri Ier, devenu roi d’Angleterre (1100). Le roi Henri Ier, arrivé à Lyons le lundi 25 Novembre 1135 en bonne santé pour une grande chasse le lendemain, mourrait d’une indigestion de lamproies qu’il avait exagérément consommées à l’abbaye de Mortemer.


A l’entrée de Lyons, en bordure de route

La famille de Marigny (1150-1409)


Les portiers de Lyons


          Le pays de Lyons aura beaucoup à souffrir des luttes continuelles engagées entre les rois de France, les ducs de Normandie et les rois d’Angleterre. Philippe Auguste s’emparera du château de Lyons à deux reprises en 1193 et en 1203. En 1257 et en 1263 Saint Louis viendra au château de Lyons.
          Toussaint Duplessis dans sa Description et Histoire de la Haute-Normandie écrit « Ce château avait quatre portes ou défenses dont la garde était confiée à un pareil nombre de seigneurs pendant que le prince y faisait son séjour et de là est venue sans doute le nom de PORTIER que les anciens seigneurs de MARIGNY prennent dans tous leurs titres »
           
Le fief de Rosay échoit à la famille Le Portier qui avait la garde héréditaire d'une des Quatre Portes Fortifiées du château Ducal de Lyons. Vers 1150, Enguerrand Le Portier est le premier seigneur connu de Rosay.
           Les quatre seigneurs considéraient comme un honneur d’être appelés « Portier de Lyons ».
           A la fin du XIIème siècle, leur fils Hugues épouse Mathilde de Marigny. Il auront un fils Enguerrand I qui prend de sa mère le nom de MARIGNY. En 1244, son fils, Jean de Marigny donne le patronage de l'église de Rosay au prieuré de Saint Laurent en Lyons, à laquelle on assigne un chanoine pour y célébrer les offices.
           Le fils de Jean, le fameux Enguerrand II, voit le jour à Lyons en 1260. Dès le début de son règne en 1285, le roi Philippe le Bel s’entoure de conseillers instruits en droit, les « légistes ». Enguerrand devient alors le Chancelier de Philippe Le Bel. Ecouis doit à Enguerrand sa Collégiale construite entre 1310 et 1313 mais aussi un hôpital (actuelle maison de retraite). En 1308 et en 1312, Philippe le Bel donne la haute justice de Rosay-en-Lyons à son ministre.
           Son frère Jean sera lui archevêque de Rouen, Beauvais et Sens. 

Les difficultés financières de Philippe le Bel

            Confronté à d'incessantes difficultés d'argent, Philippe le Bel a recours à divers expédients. Avec l'aide de ses conseillers dont son argentier Enguerrand de Marigny, le roi procéde à diverses altérations monétaires. Celles-ci, en frappant lourdement le petit peuple, provoquent des émeutes (Paris, 1306), qui seront durement réprimées. Toujours en quête d'argent, Philippe le Bel s'attaque alors aux
Templiers, dont il convoite les biens (1307).
            L’Ordre des Chevaliers du Temple fut un ordre religieux et militaire fondé à Jérusalem en 1118 par huit chevaliers français. L’Ordre était devenu riche, très riche… Il édifiait ou entretenait des forteresses en Terre Sainte, bâtissait des églises et des Commanderies en métropole, pratiquait des activités de banque, etc…. L'Ordre du Temple payera la rançon de la libération de Saint-Louis. C'est d'ailleurs pour ses qualités d'administrateur bancaire que Philippe le Bel fait transférer au Temple de Paris le trésor royal.

            Le 13 Octobre 1307, le grand maître Jacques de Molay ainsi que soixante de ses compagnons sont arrêtés et inculpés pour hérésie et autres crimes. Paradoxalement, lors de l'arrestation des Templiers, aucune richesse particulière n'est saisie dans les maisons du Temple. Un rapport a été remis à Enguerrand de Marigny. Soumis à la torture, ils avouent tout ce qu’on leur demande puis se rétractent lors d’une contre-enquête.
            
Philippe Le Bel, soucieux de réaffirmer son autorité, les fait condamner comme relaps par Jean, le frère d'Enguerrand de Marigny, alors archevêque de Sens. Cinquante quatre templiers seront brûlés vifs en 1311. Le pape Clément V, sous la pression de Philippe Le Bel, prononcera la dissolution de l'Ordre en 1312. Le Grand Maître des Templiers Jacques de Molay est brûlé vif le 18 mars 1314. Désormais le mauvais sort semblera s’acharner sur la famille régnante, l’Histoire donnant aux successeurs de Philippe le Bel le surnom de « rois maudits ».
            En juin 1308 , le Templier Jean de Châlon avait déclaré, que la veille de l'arrestation des Templiers, un cortège comprenant trois chariots recouverts de paille et une cinquantaine de chevaux avait quitté le Temple de Paris. L’une des pistes supposée sera celle du Château de Gisors, où les chariots auraient fait escale. Hypothèse peu crédible, car si des Templiers ont été détenus à Gisors, à cette période le château est forteresse royale, gardée par les hommes de Philippe Le Bel.

La condamnation à mort d'Enguerrand de Marigny

           Philippe le Bel meurt le 29 novembre 1314 à Fontainebleau, à la suite d'un accident de chasse. Pour Enguerrand de Marigny, c’est la disparition de son protecteur. Impopulaire, sa disgrâce est inévitable.
           
Fils aîné de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre, Louis X le Hutin lui succède mais apparaît vite comme un roi fragile. Son avènement favorise une recrudescence de l’agitation. Des milliers de personnes meurent de faim dans le nord du royaume. Les nobles ruinés par la hausse des prix, n’admettent pas que l’administration royale empiète sur leurs pouvoirs et réduise leurs finances. Plutôt que de briser la résistance, Louis X choisit de négocier. Avec habileté, il met les abus sur le compte des officiers royaux. Le roi sacrifie le conseiller de Philippe le Bel à la vindicte du peuple, de la noblesse et de Charles de Valois. Après son exécution, la dépouille d’Enguerrand de Marigny est accrochée au gibet de Paris dit de Montfaucon le 3 avril 1315. Elle y restera exposée près de deux ans... C'était la coutume.
           Tous ses biens seront confisqués. 

La réhabilitation d'Enguerrand de Marigny

           Sitôt Louis X mort empoisonné à 25 ans le 5 Juin 1316, la mémoire d’Enguerrand sera réhabilitée. Il est dans un premier temps inhumé à l'église de Vauvert-les-Paris en 1317, avant d'être ramené à Ecouis, vers 1325. Il est inhumé sans tombeau ni inscription à l’intérieur de la Collégiale d’Ecouis. Ce n'est qu'en 1475 que le roi Louis XI permet d'élever un mausolée sur le tombeau d'Engerrand. Il ne reste rien de nos jours car sépulture sera profanée à la Révolution. Un témoin de l’exhumation d’Enguerrand le décrira comme un homme petit avec une très forte tête.
            Charpillon, dans son livre de 1867 « Gisors et ses environs », rapporte le devenir des biens confisqués d'Enguerrand de Marigny. Ils sont attribués Clémence de Hongrie, femme de Louis X le Hutin. A la mort de Clémence, son neveu Humbert hérite. En 1340, Philippe de Valois permet à Jean l'évêque et Robert de Marigny de racheter les biens de leur frère Enguerrand. La vente est ratifiée par le Dauphin, le 17 septembre 1343. Tous deux, sans enfants, lèguent leurs biens à Yde, petite-fille d'Enguerrand. Celle-ci épouse Jean de Melun, comte de Tancarville, en 1348. A la mort de Yde, en 1395, sans enfants, ses biens sont partagés entre ses deux cousins. Philippe d'Auxi obtient les terres d'Ecouis et Raoul de Fécamp les terres de Mainneville et Longchamp. Marie de Fécamp, fille de ce dernier, épouse Guillaume II de Gamaches

La famille de Gamaches (1409-1487)


          La seigneurie de Rosay passe dans les mains de la famille de GAMACHES. Guillaume II de GAMACHES rend hommage pour le fief de Rosay en septembre 1409. Mais c’est dans la notice sur les Andelys de Gaëtan de Larochefoucauld Liancourt que l’on découvre l’exceptionnelle famille de GAMACHES.

               Gaëtan de Larochefoucauld Liancourt fut nommé sous-préfet aux Andelys de 1810 à 1813. Sa notice sur l'arrondissement des Andelys, parue en 1813 et rééditée en 1833, est  riche en anecdotes. Malheureusement elle n'est pas considérée par les historiens comme une source fiable, trop pauvre en références.

Les origines de la famille de Gamaches

          La famille de GAMACHES est originaire de Pïcardie. Elle descend du comte de Ponthieu qui avait épousé Gisèle, fille de Hugues Capet (941-996). En 1141, Alfred seigneur de Gamaches fait don de l’église Saint Aubin d’Ecouis à l’abbaye du Bec (Enguerrand de Marigny la fera démolir en 1310, pour construire la Collégiale).
           Lors de la reconquête de la Normandie par Philippe Auguste en 1206, les seigneurs du Vexin prêtent hommage au Roi. Godefroy de Gamaches est alors à la tête 50 chevaliers et mille vassaux. Les rois de France acquièrent la Normandie par le traité de 1218. Mathieu de Gamaches en est l’un des garants. Il vient d’acquérir la terre de Saint-Ouen dans le Vexin en échange de ses terres de Picardie. Il lui donne le nom de « Gamaches ». Cela ne l’empêche pas de passer en Angleterre rejoindre le roi Henri. Il fera la conquête du Pays de Galles puis pacifiera l’Irlande. Il meurt au château de Windsor en 1239.
           Le premier Guillaume de Gamaches, après avoir combattu toute sa vie tantôt pour les anglais, tantôt contre eux, laisse à sa mort cinq jeunes fils, dont Guillaume II.

Guillaume 2 de Gamaches dans le Vexin, seigneur de Rosay

            C’est en 1408 que Rosay devient l’une des possessions de Guillaume II, mais insatisfait de ses droits de succession (conflit avec l’anglais Talbot installé à Gisors), il se donne avec ses frères Jean, Pierre, Philippe et Gilles au roi de France. A cette époque les alliances étaient de circonstances et des seigneurs voisins pouvaient combattre dans des partis différents. Le sire de Grainville par exemple, attaché aux anglais, sera pris par Gamaches puis libéré contre rançon.

La fin de la guerre de "cent ans" (1337-1453)

          En 1415, Guillaume combat avec distinction à la surprenante et grave défaite française d’Azincourt. En 1418, il rentre par surprise dans Compiègne, alors aux mains des ducs de Bourgogne. Il s’empare ensuite de Soissons. Alors que Gisors tombe aux mains des anglais en 1419, le château de Gamaches ne sera pris qu’en 1422.
          En 1420, son frère Philippe, abbé de Saint-Faron (plus tard de Saint-Denis) rentre dans la ville de Meaux et encourage la défense à outrance de la garnison qui résistera 7 mois. Philippe, capturé par les anglais, sera conduit sous les murs de Compiègne. On menace alors de le jeter à la rivière. Son frère Guillaume n’a d’autre choix que de se retirer de la ville.
           Le 31 Août 1421, au combat de Mons-en-Vimeux, Gilles de Gamaches est pris. Lui et deux autres seigneurs seront échangés contre la place de Saint-Riquier! En l’absence de Guillaume, Gilles prend  le commandement de ses troupes, mais peu apprécié d’elles et mal protégé, il sera tué.
           Jean, qui ne croit pas à la mission céleste de Jeanne d’Arc, refuse de servir sous ses ordres et défait sa bannière. On le ramène et on lui fait « même baiser en joue la pucelle » ce qu’il fit dit-on « avec rechin ». A cette époque, Guillaume se remet lentement d’une grave blessure. Il se rendra à Compiègne où Jeanne d’Arc vient d’être capturée.
           Guillaume et Jean prennent part à l’assaut et à la prise de Chartres. Les deux frères se brouillent alors pour quelques temps, lorsque Jean séduit sa nièce, la fille de Guillaume dont il aura un fils.
            Guillaume prendra Paris  et son frère Philippe, abbé de Saint-Denis, l’aidera à la prise de celle-ci.
            En 1436, ils sont au siège de Gisors, renoncent et partent assiéger Soissons et Montereau (le roi en personne grimpant le premier à l’échelle !).

La mort de Guillaume 2

           Le 16 septembre 1441, ils attaquent et emportent d’assaut le château de Pontoise, place d’armes des anglais. En repartant, Guillaume est surpris par une patrouille anglaise. Il s’attend à être échangé mais le chevalier anglais Henri Clerc le tue alors qu’il était sans défense (pour cet acte, celui-ci sera dégradé et chassé de l’armée anglaise).
           Jean de Gamaches continue de s’illustrer au combat, aux côtés de Charles VII qui a décidé en 1448 de reprendre la Normandie. Château-Gaillard est repris le 23 novembre 1449. Ce sera ensuite la bataille de Formigny, en 1450, qui consacre la reprise de la Normandie.
            Le roi Charles VII le fera chevalier de son ordre de Porte-Epée, le roi de Sicile, chevalier de son ordre du Croissant. Servitude de ces distinctions, il devra continuer la lutte de toute part. Ayant eu vent d’une expédition qui se prépare pour l’Angleterre, Jean de Gamaches se rend à Honfleur. Il en rapportera comme les autres, un butin considérable.
            A la demande du roi de Sicile, Jean devra combattre les Génois. Les français seront massacrés et Jean en échappera avec peine. Dégoûté des combats, il se retire dans ses terres du Nivernais.
            En 1461, il revient à la Cour. Il sera chargé d’annoncer au Dauphin, le futur Louis XI, son avènement au trône. Il retourne dans ses terres puis reprendra  les armes cette fois contre le Roi, dans la guerre dite du « Bien Public ». Le 16 Juillet 1465, Jean est face au Roi à la bataille de Montlhéry. Grièvement blessé, ayant dilapidé tout son patrimoine, il se retire définitivement. Un second mariage lui apporte de nouveaux biens. 

La grandeur de la famille de Gamaches

            Le droit d’aînesse avait attribué à Guillaume seul tous les domaines de sa maison mais celui-ci avait établi une communauté de biens entre lui et ses frères. Tous cinq, très solidaires, entretenaient une armée nombreuse et fort bien composée. La noblesse de la Picardie, de la Normandie et de l’Ile de France lui envoyait les cadets de ses familles les plus illustres. A la prise du comté d’Armagnac, Jean était à la tête de 1200 hommes et à sa suite 500 gentilshommes qui le suivaient sans solde pour apprendre. Lorsque le Dauphin, futur Charles VII fait assassiner Jean sans Peur, duc de bourgogne, le 10 septembre 1419 à Montereau, Guillaume de Gamaches refuse de participer au meurtre « je suis guerrier et non pas assassin, je ne combats mes ennemis que lorsqu’ils sont armés ».
           Ces détails prouvent la grandeur de la maison de Gamaches à cette époque et la réputation personnelle de son chef, maréchal de France et surnommé le « Preux Chevalier ».
           Les fiefs de Guillaume de Gamaches iront à ses deux filles. Marguerite épouse en 1460 Pierre de Roncherolles, baron de Pont Saint-Pierre. Blanche hérite entre autre de la terre de Rosay en 1457, décède en 1463 et sera enterrée dans la collégiale d'Ecouis. Les deux filles n'avaient pas eu d'enfants.



La famille du Mesnil Jourdain (1487-1624)


          Au début du CVème siècle, une nouvelle noblesse enrichie par la finance ou l'administration remplace progressivement les descendants de la vieille noblesse normande du temps de la conquête. ROSAY appartient alors à la famille du MESNIL du parlement de ROUEN qui a fait édifier l'église. La famille du MESNIL est originaire de Louviers. Antoine du MESNIL-JOURDAIN est le Seigneur de ROSAY de 1515 à 1550, son fils Pierre lui succède. La dame de FIESQUES, fille de Pierre, hérite de Rosay le 14 Février 1589. Une note du Registre Secret du Parlement de Normandie permettrait de croire qu'à la fin du XVIème siècle, les seigneurs de Rosay jouissaient d'une assez grande considération et d'une certaine influence. Le seigneur de Rosay ne sera pas ligueur.
           Vers 1610, débute la construction du Château. Charles de FIESQUES qui avait hérité de son père Thomas cède la terre à l'oncle du poète Isaac BENSERADE de 1624 à1662. Celui-ci fût le premier membre de l'Académie Française grâce au succès de sa poésie sur laquelle LULLY composait l'essentiel de ce qui se dansait à la Cour du Roi Soleil. A l'époque, illustre et riche courtisan, son œuvre aujourd'hui est oubliée. L'histoire du château commence…Elle sera liée aux familles BENSERADE, de FREMONT puis de VALON.
            Le portail nord de l'église Notre Dame d'époque Renaissance (panneau extérieur gauche) est sculpté de deux élégants médaillons qui représentent Jacqueline d'HELLENVILLIERS et son premier mari, Antoine du MESNIL-JOURDAIN. La dame de Rosay épousera en seconde noce (1534) Charles de BENSERADE ou BUSSERADE et entrera ainsi dans la famille du poète (arrière grande tante).



de gauche à droite: Antoine du Mesnil Jourdain, Jacqueline d'Hellenvilliers, Saint Adrien et la vierge Marie


La famille Benserade à Rosay (1624-1669)       André NARDEUX


          Le père ANSELME dans son "Histoire des Grands Officiers de la Couronne" nous donne la généalogie de leur illustre ancêtre Paul, venu du Brabant pour servir Charles VIII. Naturalisé français, il devient Grand Maître de l'Artillerie de LouisXII et meurt à la bataille de Ravenne le 16/04/1512.
          Le cousin germain du poète, Jean de BENSERADE (troisième génération de Maître des Eaux et Forêts) se rend acquéreur le 26/12/1624 du Château de Rosay. Le vendeur est Charles de FIESQUES , héritier des du MESNIL-JOURDAIN.
          Le château Louis XIII a été conçu dans un écrin d'eau et de verdure. La sobriété ornementale de l'art classique a été rehaussée par l'harmonie des couleurs: le bleu des ardoises, le rose des briques, le ton laiteux du crépis. La partie centrale a été édifiée en 1611. Deux ailes ont été ajoutées en 1619 (une fenêtre du premier étage porte cette date). Enfin une chapelle a été construite par Jean Baptiste LE BLANC. Elle sera bénite par le curé de Rosay Le COULTEUX, le 4 septembre 1662 et sera démolie en 1850 par le Comte de VALON. 
          Le domaine de Rosay ainsi que la Maîtrise des Eaux et Forêts avaient en effet été transmis au neveu du dernier titulaire de l'office, Jean-Baptiste Le BLANC (fils d'Elisabeth de BENSERADE, cousine germaine d'Isaac). Le descendant des BENSERADE mit en vente son beau fief de Rosay en 1669.
          Notre poète revint peut-être en 1650 à Rosay et au Château pour le décès de son oncle Jacques de BENSERADE. Il coupera alors définitivement ses dernières attaches avec la Normandie l'année suivante en abandonnant à son cousin germain, Charles de BENSERADE tous ses droits à la succession. Désormais, l'illustre académicien s'éloignera des paysages chers à son enfance pour s'installer à Gentilly près de Paris. Lorsqu'il évoquera les futaies de son parc, il se souviendra certainement des chênes et des hêtres du domaine de Rosay et de la forêt de Lyons.

                                           Ces grands arbres venus sans soin et sans culture
                                           Qui prétendent du ciel atteindre la hauteur
                                           Semblent dire: il est doux de suivre la nature
                                           Mais il faut s'élever jusqu'à son Auteur

          Souhaitons que Rosay entretienne avec amour le souvenir des BENSERADE dans ces vielles demeures où ils ont vécu.
          Pour y maintenir la mémoire du poète ne serait-il pas possible de graver sur une pierre du Roule ces quatre vers?

                                           Au murmure des fontaines
                                           Les oiseaux se mêlent tous
                                           Le monde et ses pompes vaines
                                           Ne font pas un bruit si doux

           Les BENSERADE ont aimé ce joli village des bords de Lieure. Ils ont fixé leur résidence durant quelques cent années au Manoir du Roule puis au Château de Rosay.

François Le Vert, dans son historique du château de Croix-Mesnil
 (Causeries Lyonsaises-1995) évoque la personnalité de Jean-Baptiste Leblanc:

          
« Il s'agit là d'un personnage fort intéressant, au demeurant tout à fait habitué à recevoir des héritages. Nous le voyons écuyer, seigneur de Rosay, de Saint Martin de Vatimesnil, du Quesnay à Gamaches, de Croix Mesnil, de la Motte d'Argoules, de Préaux, de Gruchet, et d'autres lieux encore, Maître particulier des Eaux et Forêts de Lyons et de Gisors, charge qu'il avait semble-t-il hérité ainsi que la terre de Rosay d'un de ses oncles Benserade.
           
La charge de Maître particulier des Eaux et Forêts qui correspondait à la fois à un contrôle et à une judicature, lui offrait une situation solide qui devait lui permettre d'épouser Marie Sublet, fille de Claude Sublet, Conseiller au Parlement de Paris, Seigneur d'Heudicourt et de Madeleine Favereau, petite fille de Michel Sublet, trésorier général des guerres pour Henri III. Nous voyons que les Le Blanc entrent là dans la meilleure société. Désormais plus rien n'arrêtera leur ascension...
           
Jean-Baptiste Leblanc n'est plus un petit hobereau local. Son nom doit être connu dans toute une partie de la généralité de Rouen, sa fortune est plus que solidement assise, d'ailleurs il n'habitera sans doute à peu près jamais Croix Mesnil mais plutôt «en son château et Maison Forte de Rosay». Lui aussi ne cessera pas d'agrandir la terre héritée de son oncle et s'il vend la seigneurie de Rosay à la famille Frémont, il n'en garde pas moins une bonne partie. »
           
Jean Baptiste Le Blanc se retire à Croix Mesnil. Il décède entre 1700 et 1715. 



La famille de Frémont (1669-1837)
           
           Le 17 Mai 1669, Jean Baptiste Le Blanc, neveu de Charles Benserade, vendait le fief de Rosay à Nicolas de Frémont, écuyer, conseiller du Roi, seigneur d'Auneuil.
           Mr de Frémont, qui était fort bien en Cour, sollicita et obtint du Roi l'érection de ses fiefs en marquisat de Rosay le 9 septembre 1680. Il avait occupé de hautes fonctions, secrétaire du Roi en 1665, Grand Audiencier de France en 1674 et l'un des gardes du Trésor Royal en 1689. Il avait combattu dans la guerre de Hollande (1672-1678) et obtint en récompense du roi Louis XIV ce marquisat.
          Son fils Nicolas, qui lui avait succédé, disparaissait en 1688. Son petit-fils Nicolas devenait marquis de Rosay.
          Devant le mauvais état sanitaire de la paroisse, Mme de Frémont conçoit le projet en 1695 d'établir deux Sœurs Grises qui seront chargées d'instruire les jeunes filles, de soigner les pauvres malades et de visiter les enfants trouvés. En 1723, Nicolas II achète le marquisat de Charleval dont le château est en ruine et continue de vivre à Rosay. Il meurt en 1749 et l'aîné de ses fils hérite: Adrien Robert de Frémont, brigadier des armées du Roi, chevalier de Saint-Louis.
          En Avril 1769, Louis Christophe de Frémont, capitaine de dragons au régiment de Chartres et colonel du Royal-Etranger, hérite du marquisat.  Louis Christophe avait épousé sa cousine Charlotte-Renée-Félicitée de Frémont d'Auneuil, héroïne de la légende de la « Dame qui revient », décédée en 1778 à l'âge de 42 ans et qui repose aux cotés de son beau-père Adrien, au cimetière de Rosay. 
          Le couple aura deux enfants: Antoine-Nicolas, né en 1762, futur maire de Rosay et Adrien Maximilien, né en 1767, qui s'installe au château de Mussegros près d'Ecouis.
          
LE DEPLACEMENT DU VILLAGE VERS 1750
 
            Ces vaches dans l'herbage apprécient-elles à sa juste valeur la vue sur le château depuis le fond de la vallée, en bordure de la route de Lyons? Cette perspective voulue par le Marquis de Charleval et de Rosay fut à l'origine d'un fait insolite au milieu du XVIIIème siècle. Quelques dizaines d'années plus tard, un écran de végétation masque de nouveau la perspective sur le château.


            Un des faits les plus curieux et rare de l'histoire de Rosay au XVIIIème siècle est le déplacement du village principal situé dans la vallée sur les bords de la Lieure. L'église se trouvait alors au centre de la paroisse. Cette situation avait l'inconvénient de masquer complètement le château de Rosay.
            Le Marquis de Charleval conçoit alors le projet de transporter le village sur le plateau au lieu connu sous le nom de "La Campagne". Dans ce but, il offre aux propriétaires de leur céder le double du terrain qu'ils possèdent dans la vallée. Il s'engage en outre à aider aux démolitions et aux transports des matériaux qu'ils voudraient récupérer. Les propriétaires acceptent avec empressement l'offre qui leur est faite. La plupart des constructions n'ont que peu de valeur, les fièvres et la maladie sont continuelles.
            Ce déplacement prendra cinquantaine d'années et ne laissera que quelques maisons isolées près de l'église, car situées au tournant de la vallée.
            Le château de Rosay, ainsi mis à découvert, pourra jouir d'une vue splendide sur la vallée de la Lieure.
            En 1944, les allemands réquisitionneront les hommes du village pour planter les "asperges de Rommel" dans la vallée au voisinage de l'église. Ces pieux enfoncés d'un mètre en terre, qui dépassaient au sol de deux mètres, devaient empêcher l'atterrissage des planeurs. Jean et Max Dupont étaient de ces hommes qui, munis de leur pelle, se heurteront en creusant le sol, aux fondations des maisons disparues de la vallée.

Le 5 Avril 1789, l'assemblée paroissiale réunie à l'appel de la cloche de l'église se tient dans la grande salle du presbytère. On doit procéder à la rédaction des cahiers de doléances qui doivent être soumis aux Etats Généraux de Versailles le 5 Mai. On n'y trouve pas de récriminations à l'encontre des droits seigneuriaux de la famille de Frémont, certainement appréciée à Rosay. Et pourtant le privilège de la chasse fut contesté un peu partout pour les excès et préjudices qu'il causait, la dureté des sanctions...  Boivin-Champeaux, dans Ses Notices Historiques sur la Révolution dans l'Eure (1868) rapporte dans les doléances du village voisin de Gaillarbois: «Nos terres sont avoisinées par les domaines du marquis de Charleval. Ses lapins nous endommagent au point qu'elles ne produisent pas demi-récolte. Il serait essentiel qu'il fut tenu de détruire dix-huit ou vingt biches qu'il conserve pour ses plaisirs et qui viennent ravager les blés et autres grains »
           
Le 29 Décembre 1792 a lieu l'inhumation  au cimetière de Rosay d'Adrien Robert de Frémont, dernier seigneur de Rosay. Il était âgé de 83 ans. Son fils Antoine ne quitte pas Rosay malgré les évènements.
           Le 12 Floréal de l'an II, alors qu'Antoine-Nicolas venait d'être arrêté, le Conseil Général des Andelys attestait que les biens du sieur Frémont n'avaient pas été confisqués. Il était remis en liberté le 17 Janvier 1793 et les scellés apposés chez l'ex-seigneur de Rosay  levés. Mr de Frémont est qualifié laboureur et le 24 Germinal de cette même année est autorisé à chasser les loups dans l'Eure avec 12 chevaux et 10 hommes.
          En l'absence de registres avant 1810, on peut supposer que le marquis prend épouse sous le Premier Empire. Le 17 mars 1817, la naissance du marquis de Rosay est notée sur le registre du conseil municipal. Cet enfant doit certainement décéder jeune. Le 30 Octobre 1822, le marquis de Rozay, âgé de 60 ans, épousait la demoiselle Marie Anne Thérèse d’Arros de Beaupuy.
           
De 1810 (et probablement un peu avant) à sa mort le 30 septembre 1827, Nicolas de Frémont sera le maire de Rosay . Il gère ou délègue à son adjoint , n'oublie pas ses intérêts Il réussira à récupérer ses droits sur le bois en forêt de Lyons. Il vit à Paris lors de la Restauration. Contraint de démissionner de son mandat, il préfère revenir au village et récupérer sa fonction.
           Antoine Nicolas Louis Charles décède durant son mandat de maire le 30 Octobre 1827, à l’âge de 65 ans. Son frère et lui décédés sans postérité, la marquise de Rosay obtient l’usufruit de leurs biens.  Elle épouse en secondes noces un écuyer, officier supérieur de la Garde Royale, Henri Jean de Chandler. 

Quand le remariage de la marquise faisait jaser la société du canton.

    
François Le Vert, dans son historique du château de Croix-Mesnil (Causeries Lyonsaises-1995)  rapporte la vie intense des châtelains en 1830 dans le canton de Lyons et, au travers d’une digression, "cancane" sur les propriétaires de Rosay.
           
« Rosay appartenait alors à Madame de Chandler qui avait épousé en premières noces Monsieur de Frémont d’Auneuil, marquis de Rosay dont elle n’avait jamais eu d’enfant. Les Frémont qui avaient, comme nous l’avons vu, acheté Rosay des mains de Jean-Baptiste le Blanc, à la fin du 17ème siècle, étaient une grande famille du pays, également propriétaires de Mussegros et d’Argueil, dans notre région.
           
La marquise de Rosay qui devint Madame de Chandler, était créole de la Guadeloupe et née Marie-Anne-Thérèse de Beaupuy. Elle avait le sang chaud. Monsieur de Chandler, pour sa part était un gentilhomme parisien, aimable, élégant, à peu près sans le sou qui, régulièrement reçu de château en château, apportait un peu d’air de Paris et une charmante conversation, en échange de l’hospitalité. C’est ainsi que dans une tournée, il  avait fait la connaissance de Madame de Rosay dont le château devint aussitôt une de ses étapes, et qu’il épousa peu après. 
           
L’union dura six mois, mais notre guadeloupéenne s’en lassa, et Monsieur de Chandler fut prié de quitter Rosay. Il acheta une maison à Lyons où il vécut encore longtemps égayant  fort la société à laquelle appartenaient les Sénevas. Il allait de temps à autres dîner à Rosay avec son épouse et comme la situation était gênante on invitait alors le notaire du pays, pour faire de la compagnie. Toute cette charmante société venait souvent à Croix-Mesnil. »
          Les actes de bienfaisance de Mme Chandler ne seront pas à compter. En 1833, elle prend sous sa protection une enfant abandonnée de trois ans, fournit gratuitement le logement de l’instituteur. Le 12 Juin 1830, elle accorde un rente annuelle et perpétuelle de 50F aux pauvres du village, en échange d’une parcelle de 17m² dans le cimetière de Rosay. Elle avait demandé la concession à perpétuité. On peut encore y voir aujourd’hui les trois pierres tombales de Marie-Anne de Beaupuy (1837), de son premier mari Antoine de Frémont (1827) et du marquis Adrien Robert de Frémont (1792).


          Madame de Chandler résidera au château jusqu’à sa mort le 10 Août 1837. Mr de Chandler  décède en 1840.
          A la suite de la liquidation de la succession, la terre de Rosay revient à la cousine du Marquis de Frémont, la comtesse de Ruffo, elle-même propriétaire du château d’Argueil. Sa fille avait épousé le comte de Valon, député de Corrèze et maire de Tulle en 1835. En 1846, c’est le petit-fils Léon de Valon qui hérite du domaine de Rosay, appréciable cadeau de mariage.
          La terre de Rosay reste ainsi dans la même famille.



Contes et légendes : la belle marquise de Rosay

"La dame qui revient"

         Au XVIIIème siècle, une toile du château représentait Mme la marquise de Rosay en compagnie de son fils cadet. Un lévrier gambadait devant elle. Charlotte Renée Félicité de Frémont d’Auneuil avait épousé son oncle Christophe Louis de Frémont. Elle décède en 1778, à l’âge de 42 ans. La belle marquise sera désignée dans le pays sous le nom de « Dame qui revient ». Trois ou quatre générations successives rapporteront des incidents incompréhensibles.

         Son âme avait-elle, en expiation de quelque péché mignon, à errer au château de Rosay ?

          « Au sortir de la Hêtraie de Lyons, au creux d'un val charmant et verdoyant où se faufile la Lieure, ravissante et paisible, se dresse un château d'imposante construction, d'aspect cossu et solennel, habitué de toute évidence aux fastes des grandes réceptions.

          Cette demeure, toujours ouverte aux hôtes de passage, abrita longtemps un séduisant fantôme, dont les gens du pays se transmettaient l'histoire de génération en génération. Ce fantôme était celui d'une ancienne châtelaine, Charlotte-Renée-Félicitée de FREMONT d'AUNEUIL, Marquise de Rosay, qui possédait dit-on, œil mutin, bouche railleuse, jambes fines et bien dessinées. Elle adorait la chasse qu'elle pratiquait en compagnie de son lévrier. Mais elle mourut bien jeune encore à l'âge de quarante-deux ans, en 1778.

          Belle et bonne, elle fut regrettée dans toutes les chaumières du village. Mais avait-elle, de son vivant, commis quelque péché mignon pour être condamnée à errer la nuit le long des corridors du château? Ou avait-elle simplement envie de rester éternellement dans un lieu qu'elle avait aimé avec passion? Quoi qu'il en soit, elle se manifestait comme un esprit taquin, s'amusait à ouvrir les portes des invités, souffler les bougies allumées, arracher les oreillers de ceux qui dormaient. A faire carillonner joyeusement toutes les sonnettes à la fois, ou encore vers deux heures du matin, à allumer subitement toutes les lumières des salons et de la salle à manger, à faire grincer en harpe les cordes du piano. D'elle, parfaitement invisible, ne se percevaient que les bruissements de la traîne soyeuse.

          Comment croyez-vous que l'on découvrit l'identité de ce délicieux fantôme? Ce fut un jour d'été 1866, au cours d'un déjeuner, où les nombreux invités des châtelains de l'époque, M et Mme de VALON échangeaient leurs impressions sur la nuit précédente: ils avaient été dérangés par des éclats de rire devant leurs portes, par des gambades d'un chien sautant et courant et par une gracieuse voix féminine appelant "Spora! Spora!". Le Comte et la Comtesse, ignorant ce nom, se moquèrent gentiment de leurs invités.

          On alla consulter le vieux régisseur, né au château qui déclara: "Spora, connais pas!". Mais on ne renonça pas et après maintes pérégrinations, on finit par dénicher au fond d'une masure proche du cimetière, une vieille femme de chambre de la belle Marquise:

           "Spora! Mais Spora, dit-elle, étonnée, c'était la jolie levrette de la défunte avant-dernière Marquise: c'est elle qui saute à côté de sa maîtresse sur le tableau du grand salon!".

Découvrant ainsi la clé du mystère, la plupart des invités, pris de frayeur à la perspective de passer d'autres nuits dans un château hanté, déguerpirent le soir même! Et la belle Marquise poursuivit ses légères promenades nocturnes.

           Mais pendant la guerre de 1870, de triste mémoire, celle que l'on appelait au pays "La Dame qui revient" fut effarouchée, racontent les anciens, par les atrocités commises par les soldats prussiens: elle ne put supporter que ces combattants grossiers et barbares occupent sa demeure et fassent carnage dans la région, semant terreur et désolation, transformant le village en vaste et sanglant cimetière. Depuis, elle ne "revient plus"!

           Cependant, on raconte aussi que, de nos jours, elle a pris une autre forme et que bergeronnette légère, coquette, pimpante et gaie, elle adore venir frapper du bec à l'un des innombrables carreaux du château pour quémander un sourire, un baiser et un "bonjour, Marquise!". Hôtes de passage, ne l'oubliez pas quand vous verrez les jolies bergeronnettes de Rosay! »

             Et si vous êtes amateurs de contes et légendes, procurez-vous l'ouvrage

             
             "L'Eure romanesque et merveilleuse, contes légendes et traditions populaires"

                                                Catherine Duffour (Lilly - Eure)